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Cédric, crevard cynique (Ou Le Pervers Narcissique pour les Nulles.)

vendredi 27 novembre 2015, par Chloë Sunky


Elle n’avait écouté personne. Aucun avertissement n’avait eu raison de son obstination pour cet homme pendant les quatre dernières années. Pourtant, tout le monde l’avait prévenue. Car tout le monde le connaissait. Au moins de vue. Tout le monde avait un avis sur celui qui était de toutes les soirées, de tous les concerts, de tous les squats plus ou moins pourris. A Lyon, à Marseille, à Limoges, à Paris... C’était sa vie. La nuit. Il avançait, verre à la main, joint dans la bouche, cocaïne dans le nez : sûr de lui. Oui, tout le monde lui avait dit : « Tu mérites mieux que ça ! », en accompagnant le « ça » d’une moue dubitative et désabusée pointée en direction de Cédric. D’abord, ses copines. L’une disait qu’il ressemblait à un sapin de Noël, en raison du goût prononcé qu’il avait pour les bijoux dorés : chaines, boucles d’oreilles, colliers… L’autre le surnommait « le poulpe », à cause de ses dreadlocks en bataille qui lui donnaient un air marin. Aucune ne le trouvait beau. Il n’y avait eu qu’elle à s’habituer à sa gueule cabossée, qu’elle excusait au regard des proportions de son corps noir et musclé. Toutes ses amies avaient immédiatement casé Cédric dans la catégorie des hommes à ne pas fréquenter. Trop arrogant, trop bruyant, trop tatoué, trop dragueur, trop drogué… Il faisait l’unanimité. Chez les garçons aussi. A mesure qu’elle découvrait l’hypocrisie des uns et des autres envers lui, qui le « checkaient » en l’appelant « bredda », elle découvrait d’autres défauts. Trop mytho, trop bouffon, trop radin… Chacun y allait de son anecdote. « Le mec était sapé comme un prince mais ne voulait pas lâcher cinq euros pour la soirée que j’organisais. T’y crois, toi ? Il négociait, le gars ! ». Tous riaient de bon cœur à l’évocation de son nom : « Un taxeur de clopes ! Il n’a jamais rien ! Toujours en train de gratter des feuilles et des joints ! » ; « Ah non, il n’est pas chanteur, il doit y avoir une erreur parce que, faut pas déconner, tu l’as déjà écouté ?! ». Au début, elle n’y avait pas trop prêté attention. La plupart de ces mecs la draguaient et leurs intentions pouvaient influencer leurs avis. Beaucoup étaient de Paris. Elle ne les connaissait pas plus que ça mais elle remarquait quand même que certains propos coïncidaient : « Non, il n’a jamais fait le tour du monde et il ne se produit sur aucune scène ! C’est juste un bouffon qui se la pète pour rien ! ». Quand ils apprenaient qu’elle le côtoyait, ils avaient tous la même exclamation de surprise : « Putain ! T’as vraiment pas choisi le meilleur ! ». De la simple connaissance à celui que Cédric avait parfois considéré comme son meilleur ami, tous étaient du même avis : ce mec ne lui apporterait rien et il ne fallait surtout pas lui faire confiance.

Il était vrai que, concrètement, Cédric ne lui avait offert que quatre Red Bull en quatre ans. On pouvait difficilement faire pire. De son côté, en revanche, elle avait toujours rappelé quand il la « faisait sonner », prétextant qu’il n’avait pas de forfait afin de pouvoir garder ses unités. C’était un pingre. Un crevard qui n’hésitait pas à se servir dans le frigo comme si son nom était inscrit sur la boite aux lettres de la maison. Il débarquait à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit et posait ses couilles sur le canapé comme s’il était chez lui. Un passionné de foot, joueur de Playstation, sans autre diplôme que le permis de conduire… Elle s’en moquait. Elle se disait qu’elle avait assez aimé, assez morflé, et qu’elle pouvait, elle aussi, essayer de coller à son époque ; avoir son « histoire de cul » sans « prise de tête ». Comme elle connaissait son cœur de midinette, le profil de Cédric lui convenait parfaitement : il était réellement impossible qu’elle puisse tomber amoureuse de lui. C’était rassurant. Il avait déjà quatre enfants. Elle s’était d’ailleurs retrouvée, par hasard, assise à côté de la mère des deux derniers, lors d’un festival dans le Sud. Le petit garçon n’avait encore que quelques mois et sa maman ignorait qu’elle venait de dire bonjour à celle qui était déjà la suivante. Elle avait observé Cédric, qui faisait semblant de ne pas la connaître, et elle l’avait trouvé pathétique. Non, elle ne pouvait pas tomber amoureuse de lui. Cédric avait beau afficher des photos de profil où il se représentait tel un aigle ou un lion, ce n’était qu’un chien qui cherchait en permanence à baiser et à marquer son territoire. Elle le voyait faire, dans les soirées, à l’affût de la moindre femelle susceptible de lâcher son « 06 ». Elle entendait son rire faux s’élever dès qu’il se sentait bien entouré. Rien ne lui échappait mais elle ne se sentait pas concernée. Les apparitions de Cédric étaient très sporadiques et elle pouvait « gérer ». Parfois absent pendant plusieurs mois sans donner signe de vie, il revenait généralement quand elle pensait que leur « histoire » était finie. C’est quand il est allé en prison que ça a mal tourné…

Il lui a téléphoné de sa cellule et elle s’est immédiatement sentie investie d’une mission. Elle lui a écrit tous les jours. De longues lettres qu’il avait toutes les peines du monde à lire jusqu’au bout, accompagnées de timbres dont il ne s’est jamais servi pour lui répondre. Ce fut pour elle l’occasion de découvrir son vrai prénom, celui qu’il cachait à tous pour d’obscures raisons. Elle s’est mise à lui trouver des excuses et à l’attendre. Peut-être n’était-il pas si intéressé que ça puisqu’il continuait à la contacter bien qu’elle refuse de lui envoyer le moindre euro pour l’aider ? Elle s’est mise à l’aimer et, à sa sortie, il lui rendit tout de suite visite avec son bracelet électronique au pied. Elle lui avoua qu’elle aimerait bien essayer… A demi-mots, elle tenta de l’amadouer… Elle essaya de lui expliquer qu’une histoire de cul, au-delà de la troisième année… Mais il ne la laissait pas terminer. Il disait qu’il n’était pas prêt à « se caser », qu’il voulait encore « en profiter ». Elle accepta en émettant une restriction : elle devait être le seul « PQR », ce qui signifiait « Plan Cul Régulier ». Elle avait oublié qu’elle participait à un jeu qui n’admettait aucune règle. Elle était piégée.

Cédric était un chasseur sans aucune moralité. Le but de sa vie était de coucher avec le plus de femmes possible. Il avait commencé à multiplier les relations afin de pouvoir frimer devant ses copains ; se faire une réputation ; être considéré comme un leader. Puis il avait continué par narcissisme, car son reflet dans le regard des filles était plus rassurant que dans les miroirs. Depuis sa trentième année, il persistait par habitude, incapable de quitter ses jeux permanents. Il en voyait plusieurs à Paris, une autre à Marseille, deux autres à Lyon, une à Limoges… qui avaient toutes le même profil : des célibataires autonomes et indépendantes exprimant une simple envie de plaisirs sans engagements. Mais Cédric savait qu’elles cherchaient toutes secrètement le fameux prince charmant. Il les avait choisies en fonction du manque d’amour qui émanait de leurs solitudes : c’était plus facile. Il suffisait de les faire rire et jouir. Au fil du temps, il était devenu maître dans les méthodes de manipulation. Il alternait très consciencieusement les appels et les silences, les jolies surprises et les longues absences, les mots tendres et les effroyables cruautés… tout ce qui pouvait les faire tourner en bourrique et les amener à irrémédiablement s’attacher. Il fallait qu’elles tombent amoureuses. C’était sa façon d’exister. Il cherchait une sorte de jouissance malsaine dans la domination et enchaînait les rendez-vous en fonction de calculs dont lui seul avait le secret : « Celle-là me prend la tête depuis deux jours, je vais la mettre dans le vent un mois ou deux, histoire de la calmer, elle est particulièrement tendue ces derniers temps. Je vais retourner voir l’autre… Enfin, je crois… Je suis trop un veinard, je peux dormir où je veux ce soir... J’ai plein de lits qui n’attendent que moi… Je ne sais même pas où aller ! Celle-là, bon, elle me harcelait ce matin et si j’y vais, elle va me saouler… L’autre ? J’ai juste envie de dormir avec elle, je n’ai pas envie de baiser, je suis crevé… Merde, je n’y suis pas retourné depuis quand ?.... Elle va être complètement survoltée… Fais chier !...  » Il savait que certaines ne bougeaient pas une oreille, même s’il partait pendant des semaines. Toutes se doutaient que Cédric en voyait d’autres, et toutes espéraient la même chose : être la préférée de celui qui parvenait si bien à se faire désirer.

Les filles sont naïves. Même les plus intelligentes. Elles croient toujours qu’il y a un espoir là où il n’y en a pas. Elles n’imaginent jamais que certains individus sont dénués de sentiments et procèdent par calculs intéressés et froids. Ça n’effleure pas l’esprit de ces créatures pétries de Walt Disney.

Elle, elle n’échappait pas à la règle. Les faits et gestes de Cédric étaient en constante contradiction avec ses paroles mais elle n’avait pas vraiment envie d’entendre la vérité : elle voulait être consolée, rassurée, bercée d’illusions. Bien sûr, elle savait qu’il mentait quand il se défendait d’être le « Serial Fucker » qu’elle soupçonnait, mais elle s’obstinait à vouloir imaginer qu’il changerait pour elle et qu’elle serait la seule à réussir cet exploit. Pourtant, certains signes ne trompaient pas. Tandis qu’il obtenait tout le temps son soutien et son aide quand il la sollicitait, elle remarquait qu’en retour, il ne répondait jamais à ses attentes et à ses besoins. L’emmener à l’hôpital pour faire des examens ? Il était désolé mais il avait oublié le rendez-vous… La déposer au boulot le matin ? Cela aurait été avec plaisir mais il n’avait plus d’essence et il était trop tard pour faire un détour… Il ne servait strictement à rien. Pire, il venait parfois chez elle dans l’unique but de pouvoir lui taxer un joint...

Cet été-là, Cédric avait débarqué, bracelet électronique au pied, pendant ses horaires de sortie autorisés. Elle avait acheté des dessous exprès pour l’occasion car c’était leur dernier rendez-vous avant son départ en festival le lendemain. Par la force des choses, son galérien ne venait pas, ce qui n’était pas pour lui déplaire puisque ça permettait d’éviter, pour une fois, les inévitables disputes qu’inspiraient ses attitudes puériles. Ah, il fallait le voir fanfaronner et se frotter à tout ce qui avait, de près ou de loin, une forme féminine… Il était partout, à tel point que certains le surnommaient « Buzz l’éclair », et on n’entendait que lui, ce qui lui valait également la réputation de « vendeur à la criée ». Selon ses humeurs, changeantes au cours de la journée, Cédric se révélait un parfait bouffon prêt à amuser la galerie, ou le pire des Bad boys souhaitant en découdre avec le monde entier. Au choix. Personne ne savait jamais sur quel pied danser. Alors, c’était vrai : elle ne regrettait vraiment pas qu’il soit coincé à Lyon. Il ne lui ferait pas honte comme toutes les autres années.

Elle commençait à avoir froid au milieu du salon, espérant un compliment qui n’arrivait pas, quand il l’avait congelée en quelques mots : « Dis donc, j’me suis dit que tu avais dû faire le plein avant de partir ; tu vas me dépanner quelques joints ! ». Elle s’était immobilisée et l’avait plombé du regard : « T’es sérieux là ? Tu peux répéter ? ». Ils s’étaient violemment disputés et il l’avait plantée là, dans ses dessous qui lui avaient coûté un bras, pétrifiée et grelottante. Elle était partie la mort dans l’âme, et ce n’était qu’en septembre qu’ils s’étaient revus. Mais si elle avait su…

« L’amour dure trois ans ». Il existe des phrases toutes simples qui résument brillamment des siècles de tentatives pour circonscrire ce sentiment. Elle se lançait aveuglément dans une quatrième année, ignorant que tout était déjà joué. Son corps, pourtant, ne cessait de lui annoncer des problèmes imminents. Elle avait beau se contraindre à accepter des excuses de plus en plus rocambolesques pour justifier des absences répétées, elle sentait ses forces l’abandonner. Cédric était plus distant, moins enjoué. Sans comprendre les raisons de son attitude, elle s’accrochait aux faibles signes d’attention qu’il lui donnait. Le temps passait et elle devenait triste, vulnérable, coupable, frustrée… Ses kilos s’envolaient au rythme des mensonges qu’elle devait avaler. Au lieu d’écouter ses besoins réels, elle se perdait dans cette relation qui ne lui convenait pas et s’obstinait à aller à l’encontre de sa véritable nature, qui n’aspirait qu’au calme et à la sérénité. Elle avait de rares moments de lucidité, dont elle profitait pour le quitter, mais il revenait toujours et elle n’avait jamais le courage de le repousser. Elle a vraiment cru l’aimer. Comment pouvait-elle souffrir autant sinon ? C’était contre toute logique mais peut-être devait-elle admettre qu’elle était amoureuse ? Mais de quoi ? A quels souvenirs communs pouvait-elle repenser ? Qu’est-ce qui la faisait vibrer ?

Ce n’était pas l’amour, mais l’orgueil qui l’avait perdue. Elle avait confondu ses besoins réels et les besoins de son ego qui hurlait perfidement : « Quoi ? Tu es en train de l’attendre là ? Tu t’intéresses à lui et il se fout de toi ? Tu vas aller me reconquérir ce gars, et plus vite que ça ! ». Plus il s’éloignait et plus elle le retenait ; plus il fuyait et plus elle courait… Telle est la loi. Elle réussissait, parfois, à inverser les rôles. Dans les concerts, dès qu’un autre homme l’approchait pour danser, Cédric rappliquait en petites foulées. Une nuit, il n’y avait pas si longtemps, en mars dernier, tandis qu’elle ignorait tout du vaudeville qui était en train de se jouer, elle avait écrit qu’elle était « occupée » en réponse au sms nocturne qui l’avertissait d’une visite, aux environs de trois heures du matin. Elle n’avait même pas eu le temps d’apprécier cette petite victoire sur elle-même que Cédric frappait à sa porte, furieux, et fouillait tout l’appartement à la recherche d’un éventuel « amant » à dégager des lieux. Loin d’être effrayée par le comportement intimidant de celui qui arpentait ses cinquante mètres carrés à grandes enjambées, elle l’avait trouvé follement séduisant dans cette jalousie improvisée, qu’elle interprétait comme une incontestable marque d’affection. Cédric lui avait pourtant raconté la fameuse histoire du pain d’épices…

Quand il était enfant, il n’aimait pas ce gâteau. On lui en donnait pourtant régulièrement et, plutôt que de le laisser à ceux qui l’appréciaient, il avait toujours considéré qu’il devait le prendre quand même. Cette anecdote aurait dû l’alerter. Elle était ce pain d’épices dont il n’appréciait pas particulièrement la saveur mais qu’il ne voulait surtout pas partager. Elle confondait l’affection et la possessivité. Cédric utilisait constamment les autres pour se donner l’illusion qu’il avait de la valeur. En tant que dragueur invétéré, son discours était rôdé. C’était un sketch qui se répétait et donnait des résultats identiques partout où il passait. Il était parfois lui-même surpris de voir avec quelle facilité il parvenait à emballer. Les meufs tombaient à ses pieds et il avait fini par croire qu’il était réellement beau et intéressant, alors qu’il faisait juste plus d’efforts que d’autres pour être partout, et se rendre nécessaire, important. Il avait perdu toute humilité, toute objectivité sur ce qu’il était vraiment. Constamment sous pression, il était devenu bipolaire, une fois gentil ; une fois méchant. Il agissait de façon disproportionnée, s’emportait pour n’importe quoi, et n’importe quand, ne craignant pas de donner un pitoyable spectacle devant ses enfants.

Elle le prenait comme il était. Et lui, il prenait tout ce qu’il pouvait. La voiture, quand la sienne était en panne ; des clopes sur la table du salon… La dernière fois qu’elle l’avait vu, il était carrément reparti de chez elle avec du saucisson. Il avait également emporté une part de cette « tourte aux pommes de terre » qu’il affectionnait tant et qu’elle avait préparé pour lui en l’attendant. Prétextant qu’il n’avait pas le temps de la manger « sur place », elle avait tristement emballé la spécialité culinaire de la maison. Il ne manquait jamais d’aplomb. Cédric était le genre d’homme à lui demander quelques euros pour acheter deux bières, histoire de ne pas arriver les mains vides chez un ami, mais qui ne craignait pas de critiquer la qualité du rhum que son hôte osait lui servir. Sans complexe. S’il donnait un joint à quelqu’un, c’était qu’il l’avait préalablement pris à une autre personne, rencontrée plus tôt dans la journée, et qu’il était sûr que cette bonne action pouvait lui rapporter, à court ou long terme, un quelconque bénéfice. Il ne réfléchissait qu’en termes de profit, et il était avare pour absolument tout : les cadeaux, les compliments, les attentions, les gestes tendres, les mots doux…

Quand il disait « je pense à toi », c’était déjà énorme. Ce jour-là, sur WhatsApp, elle avait relu la phrase plusieurs fois. « Je pense à toi ». Elle s’était délectée de ces quatre petits mots suivis d’un smiley à caractère explicitement sexuel, et avait ignoré la phrase précédente, qui aurait pourtant dû attirer toute son attention : « Comme je t’ai dit, ma tête est bizarre ces temps-ci ». Il était vrai qu’il l’avait déjà dit, mais quand elle avait tenté d’en savoir plus sur les raisons de son mal-être, il avait coupé court à la conversation. Sachant qu’il avait des problèmes de toutes sortes, sur lesquels il ne s’étendait jamais très longtemps mais dont ses humeurs témoignaient en permanence, elle n’avait pas cherché à en savoir davantage. Ils devaient se revoir les jours suivants. C’était tout ce qui importait. Toucher sa peau. Sentir son odeur. Encore. Reprendre une dose de ce qui était devenu sa drogue ; son shoot de quelques heures.

Elle avait développé une forte dépendance à cet homme toxique. Elle le savait et s’en voulait atrocement, développant un sentiment de culpabilité trop lourd pour ses frêles épaules. Elle aurait souhaité être stupide, bête comme ses pieds, afin de ne pas avoir conscience de l’effroyable puérilité de celui qu’elle passait son temps à attendre. Elle aurait aimé faire partie de ces filles qui ne se posent pas de question, prenant le plaisir où il est, et dont les sentiments restent résolument absents de toute relation. Elle aurait adoré s’adapter à ce qu’on appelle la « Loi de l’Evolution », et ne pas appartenir à ces faibles qui osaient encore croire qu’après quatre années de sueurs mélangées dans des draps, on ne pouvait plus parler de « plan cul » ni de « consommation ». Elle rêvait. Ses diverses tentatives pour oublier Cédric dans les bras d’autres hommes échouaient lamentablement. Tous la recontactaient régulièrement mais elle ne désirait vraiment que son bad boy d’opérette qui prenait un malin plaisir à la « mettre dans le vent ».

Cédric calculait tout : les visites, les appels, les silences. Chaque geste était dosé pour créer le manque et assurer sa domination. Tandis qu’elle essayait d’interpréter le moindre signe d’affection, il ne faisait que son travail. Il assurait son avenir. Il préservait un petit nid douillet, bien propre et bien situé ; un petit squat sympa avec une fille pleine d’attentions ; une « meuf » qui répondait à ses désirs et qui avait la particularité d’avoir de beaux diplômes et un métier dont il pouvait se glorifier auprès de ses copains ; une naïve qui n’imposait pas son désir de maternité et attendait bêtement qu’un partenaire décide un jour de s’engager. Cédric se frottait les mains d’avoir trouvé une proie si facile. Certes, elle avait son caractère et les disputes étaient fréquentes, mais elle était assez rapidement maitrisable et elle faisait semblant, par lassitude, de croire tous ses mensonges. La photo de Cédric en boite de nuit avec une fille dans les bras ? C’était juste une amie ! La présence de Cédric sur un site de rencontres tel que Badoo ? Des copines lesbiennes qui lui ont fait une blague ! Il avait réponse à tout.

Ce jour-là, sur WhatsApp, Cédric lui annonçait son retour à Lyon. Il n’avait aucune difficulté à passer d’une ville à l’autre dans toute la France, et même au-delà de nos frontières, grâce à de pitoyables stratagèmes pour frauder dans les trains. Loin de se lasser du stress qui accompagnait inévitablement ses jeux de cache-cache avec les contrôleurs, il y voyait une adrénaline qui pimentait son quotidien. Ils se verraient donc pendant le week-end mais il était inutile qu’elle lui demande des précisions supplémentaires ; lui-même n’en savait rien. Elle avait l’habitude, ne s’en étonnait plus et organisait du mieux qu’elle pouvait son temps pour éviter de trop penser à lui. C’était un vendredi. Elle avait prévu de rejoindre des amis le soir-même et d’aller à un sound-system. Elle espérait toujours faire LA rencontre ; celle qui pouvait définitivement l’arracher des griffes de son prédateur et lui redonner le sourire qu’elle avait perdu. Elle n’avait jamais pensé que ce serait sous les traits d’une jeune femme appelée Lucie.

Elles se sont rencontrées pendant la soirée, tandis qu’elles fumaient toutes les deux une cigarette dans l’espace extérieur de l’établissement. Elles s’étaient retrouvées coincées au milieu de la foule, debout dans cette nuit étoilée d’octobre, et elles s’étaient naturellement mises à discuter. Le courant était tout de suite passé. En quelques minutes, elles avaient évoqué leurs vies sentimentales et avaient confié leur tristesse. Lucie avait déjà réussi à quitter celui qui ne savait pas l’aimer et elle tentait désormais de se reconstruire. Quand elle se tut pour écouter la description de Cédric, elle reconnut immédiatement celui qu’elle avait déjà croisé à plusieurs reprises : « Un gars tout speed qui se la pète ? ». Oui, c’était ça. « De longues dreadlocks et des tatouages chelous ? ». Encore vrai. « Un antillais qui traine dans une boite du huitième arrondissement et qui participe aux pique-niques à Miribel ? » Exact. « Oui, je le connais ! ». Elle n’était même pas étonnée, tout le monde le connaissait car il ne passait pas inaperçu. « Tu aurais dû voir ça, lors des pique-niques au printemps dernier, c’était trop laid ! Le gars faisait la bise à plein de meufs mais on voyait trop qu’en vrai il les baisait ! Il y en a même une qui est arrivée avec un gamin et il a fait comme s’il n’avait jamais vu le gosse, c’était grave malsain ! ». Elle n’avait jamais voulu se rendre à Miribel pour éviter d’être confrontée à ce genre de révélations. Elle avait vu les vidéos postées ensuite sur Facebook par l’organisateur de ces « Beach Party » lyonnaises, et elle avait immédiatement repéré Cédric, avec ce tee-shirt rose qu’il portait en sortant de chez elle, le fameux matin d’un de ces pique-niques à Miribel. Il était entouré de cinq filles dont l’une était visiblement enceinte, et il gesticulait, comme à son habitude, en faisant son intéressant. Elle avait voulu croire qu’il s’agissait de simples connaissances, de copines de soirées dont il n’y avait pas lieu de se méfier. Elle avait voulu fermer les yeux mais elle ne pouvait ignorer ce que ses oreilles venaient d’entendre. Ses jambes faiblissaient. Elle ralluma une cigarette, comme le font tous les condamnés, et se focalisa sur les paroles de Lucie. « Je l’ai vu chez lui cet été avec son bébé… ». Ah non ! Là, il devait y avoir une erreur. Ça ne pouvait pas être lui. D’abord, Cédric habitait chez son frère quand il était à Lyon. Et puis il avait quatre enfants. Son premier fils était déjà grand et il le voyait rarement. Il avait ensuite une fille que sa mère avait délibérément éloignée de lui dernièrement, disparaissant du jour au lendemain sans laisser d’adresse. Et enfin, il avait deux enfants, de six et quatre ans, qui habitaient chez leur maman en banlieue lyonnaise. Il n’y avait pas de bébé. « Ah si, ce mec a un bébé, je me souviens que je lui avais demandé s’il était le père et il avait acquiescé… Au mois d’août, le gosse devait avoir environ un mois… ». Persuadée que Lucie devait confondre avec quelqu’un d’autre, elle sortit son téléphone portable pour lui montrer une photo de Cédric. « Oui, c’est bien lui, pas de doute ! ».

A partir de ce moment-là, elle ne sentit plus ses jambes. Elle alluma un joint pour se raccrocher à quelque chose et commença à poser des questions. Le bébé ? Un garçon. La femme ? Blonde, amoureuse, effacée. Lui ? Il allait et venait dans l’appartement ; revendiquait la paternité de cet enfant métis qui était encore très blanc. Non, il n’était pas spécialement proche de la mère, il n’y avait ni gestes tendres ni quoi que ce soit d’autre qui pût faire croire à une belle relation. La fille avait sans doute dû se faire une raison. Ils habitaient vers Gerland, ou peut-être dans le huitième arrondissement. Lucie ne savait plus très bien. Elle n’avait été là-bas qu’une seule fois. Mais il s’appelait bien Cédric, et la fille… peu importait son nom. Elle avait donné naissance en juillet à un petit garçon.

En juillet ? Ce n’était pas possible. Cédric ne pouvait pas avoir eu un enfant en juillet avec une blonde et venir la rejoindre, elle, début août à Bordeaux, pour passer le weekend dans sa tente Quechua. Certes, il était un « Serial Fucker » sans ambition mais il n’était pas imaginable qu’il soit à ce point dépourvu de moralité. Elle devait lui téléphoner. Tirer les choses au clair. Avoir des explications. Elle abandonna Lucie et avança, chancelante, à travers la foule surexcitée. La soirée battait son plein. Les gens étaient heureux. Elle se faufila jusqu’aux toilettes, attendit impatiemment son tour et s’enferma à double tour. Elle voyait tout tourner, son rythme cardiaque s’était dangereusement accéléré et, dans la crainte d’un malaise, elle se mit à inspirer, expirer… Elle ne contrôlait plus ses mains qui ne cessaient de trembler. De longues minutes s’étaient écoulées quand elle composa le numéro de Cédric. Consciente qu’il pouvait lui raccrocher au nez si elle l’abordait avec agressivité, elle prit la plus douce voix qu’il lui était possible d’adopter dans ce genre de circonstances et lui demanda de la rejoindre à la soirée. Il ne pouvait pas. Il était occupé. Quand il voulut savoir pour quelle raison elle souhaitait soudainement le retrouver, en plein milieu de la nuit, elle ne parvint pas à tenir sa langue plus longtemps : « J’aimerais savoir combien tu as d’enfants exactement ? ». Elle espérait qu’il trouverait la question complètement incongrue, qu’il rirait de bon cœur en lui demandant ce qui avait pu lui inspirer cette idée totalement saugrenue, qu’il la rassurerait en quelques mots et apaiserait son corps défaillant… Mais il hurla immédiatement et, au lieu de donner une réponse à la question, demanda l’identité des personnes qui avaient pu lui fournir des informations. Il voulait « DES NOMS ». Il ne cessait de répéter « DES NOMS ! Donne-moi DES NOMS ! Qui t’a dit quoi ? ». Elle ne s’attendait pas à ça. Elle articulait faiblement que ce n’était pas important et implorait des précisions : « Je suis prête à tout entendre mais il faut que je sache ; il faut que tu me dises la vérité… ». « DES NOMS ! ». « S’il-te-plait… Dis-moi que ce n’est pas vrai… que tu n’as pas pu me faire ça… Pourquoi tu ne réponds pas à la question ? ». « DES NOMS ! ». « Cédric, je ne me sens pas bien du tout là, je crois que je vais vomir… ». « Vomis et rappelle-moi quand tu pourras me donner DES NOMS ! ». Et il lui raccrocha au nez.

Elle resta sonnée pendant plusieurs minutes, le regard perdu dans le vide de cet endroit exigu, jusqu’à ce que l’impatience des filles qui attendaient leur tour s’abatte sur la poignée de la porte. Elle ne vomit pas. Elle se redressa, passa machinalement sa main dans les cheveux, et sortit des WC pour rejoindre ses amis. Elle sourit. Elle dansa. Elle fit tout ce qu’elle pût pour ne pas afficher son désarroi. Pourtant, elle n’était pas là. Elle se repassait en boucle chaque mot de la conversation en cherchant désespérément, encore, à se bercer d’illusions. Il n’avait rien avoué. Il avait tout de suite crié. Peut-être n’avait-il rien à se reprocher ? Il n’avait pas beaucoup de qualités mais il semblait aimer ses enfants, dont chacun des prénoms était tatoué sur sa peau. Il ne pouvait pas en avoir caché un, c’était absurde ! Ils se connaissaient depuis trop longtemps pour qu’il lui dissimule un événement de cette importance ! Certes, leur histoire était chaotique mais il y avait de la complicité, du respect… Elle voulait absolument s’en convaincre et s’évertuait à vouloir effacer de sa mémoire les derniers mots qui résonnaient dans sa tête : « Vomis et rappelle-moi… ».

Cédric était devenu complètement insensible à toute manifestation de tristesse de la part des femmes, totalement dénué d’empathie. Les voir pleurer ne provoquait chez lui aucune autre émotion qu’une forte irritation. Elles avaient toutes les mêmes réactions, les mêmes désolantes jérémiades qui, loin de l’impressionner ou de l’attendrir, lui donnaient envie de crier ou de fuir. Il n’avait pas le temps pour ces enfantillages. Il estimait être dispensé de devoir faire du SAV. Parfois, il rencontrait une fille comme lui, qui menait le jeu et portait un sale coup à son orgueil de mâle en lui disant « on se verra pour le cul », mais c’était très rare car il les choisissait précisément en manque d’amour et elles s’accrochaient à lui jusqu’à épuisement de leur boite de Kleenex. C’était l’inconvénient. Ça devenait de plus en plus fréquent et Cédric trouvait ça chiant. Ça le saoulait. Il traînait tranquillement avec sa bande de potes et il y en avait toujours une pour lui casser les couilles pendant ses soirées. Généralement, elles appelaient en « masqué ». Il hésitait toujours avant de décrocher.

Elle ne put s’empêcher de lui envoyer un sms en rentrant chez elle : « Je n’arrive pas à croire tout ce qu’on m’a dit… ». Elle reçut l’accusé de réception mais aucune réponse rassurante qui pût lui permettre de s’endormir sereinement. Elle attendit la fin de la matinée pour écrire un autre message, plus incisif, qui stipulait : « La personne qui m’a tout dit vient chez moi à 14h alors viens t’expliquer si t’es un bonhomme ». Une seule minute suffit alors pour obtenir une réponse qui sonna comme une déclaration de guerre : « Wesh un bonhomme ? Attends, j’vais vous faire rester tranquille avec moi ! ». Elle n’en revenait pas. Abasourdie, atterrée, ébahie, elle resta sidérée, assise sur son lit. Elle avait fait une nuit blanche. Elle devait rêver. Ou plutôt cauchemarder. Elle allait se réveiller. Tout redeviendrait normal. Il suffisait de fermer les yeux… puis de les rouvrir… Mais rien ne se passa. Elle reprit son téléphone et rédigea toute une série de questions qui ne provoquèrent aucune réaction. Au mieux, Cédric envoyait des points d’exclamation ou d’interrogation qui ne faisaient qu’augmenter la stupéfaction de celle qui, à midi, avait désormais la prestance d’une poupée de chiffon.

Lucie arriva comme prévu à quatorze heures. Cédric fit sournoisement le mort. Il n’était visiblement pas prêt à se comporter comme un « bonhomme » et, tant qu’il n’avouait rien de ce dont on l’accusait, elle restait plongée dans des gouffres de perplexité et d’incompréhension. Ses espoirs s’envolaient peu à peu mais elle continuait à envoyer des messages. Samedi après-midi. Samedi soir. Samedi dans la nuit. Elle s’accrochait désespérément à l’idée que Cédric n’était pas homme à dissimuler la naissance d’un enfant, qu’il s’agissait là d’un événement dont au contraire il se vanterait si c’était réellement le cas. Elle se souvenait que, lors de leur première rencontre, il lui avait déclaré qu’il en avait quatre, quelques secondes seulement après lui avoir dit son prénom. Il était fier comme un coq. Elle ne savait pas trop pour quelle raison. Après tout, il n’avait rien fait d’autre qu’être un bon étalon. En apprenant à le connaître, elle en avait progressivement eu la confirmation. Pour son premier enfant, elle lui accordait l’excuse de la jeunesse. Pour le deuxième, elle le plaignait en raison des relations belliqueuses qu’il entretenait avec la mère. Pour les deux derniers, elle n’avait, en revanche, jamais compris ce qui avait pu se passer. Comment avait-il pu se séparer de celle qui lui avait donné, non pas un, mais deux enfants ? Le dernier n’avait même pas six mois quand elle l’avait rencontré. Elle n’avait, à cette époque, aucune envie de le ménager et lui avait plusieurs fois demandé pour quelles raisons il n’essayait pas de sauver son couple et sa famille. Il était resté vague en invoquant des histoires « d’incompatibilité ». Elle avait insisté. Comment n’avait-il pas pu s’en apercevoir avant de faire un deuxième enfant ? Il avait répondu qu’il le savait déjà en le faisant et qu’il avait voulu « faire plaisir » à la maman ! Il était dramatiquement décevant. Toutes avaient sans doute imaginé le retenir, le faire mûrir, le faire évoluer vers une réelle paternité, mais elles avaient dû beaucoup pleurer. Elle ne les enviait pas. Elle refusait catégoriquement l’idée de se retrouver dans une telle situation, abandonnée au titre de « mère célibataire », seule pour élever des enfants qui réclameraient un père immature et trop absent. Son horloge biologique jouant un tic-tac douloureusement inquiétant au fil du temps, elle se raisonnait constamment, imaginant le ticket qu’il lui faudrait prendre dans la file d’attente qui se créerait, inévitablement, le soir de Noël. Cédric était déjà overbooké. Il ne pouvait objectivement pas avoir eu un bébé. C’était trop hallucinant… Mais quand même… Le doute s’était installé. Blessée par ce silence trop éloquent, elle lui reprocha de « fuir » et « se cacher » comme un « lâche », puis commença à le menacer. Il fallait qu’il réagisse, qu’il dise quelque chose, qu’il se comporte en adulte à un moment donné.

Quand Cédric répondit enfin, elle allait allumer une cigarette et se ravisa pour rouler un joint. Au regard de ce qu’elle découvrit, elle regretta immédiatement de ne pas avoir eu de l’opium sous la main. La douleur était tellement intense qu’elle aurait voulu perdre connaissance ; tomber dans un coma sans fin. Non seulement il n’avouait absolument rien, mais il la provoquait de la pire des manières : « Fuir ? Me cacher ? Mais t’es qui ? Tu vas m’faire quoi ?! ». Elle relut le message plusieurs fois. Chaque mot était une bombe qui explosait dans sa boite crânienne. Chaque lettre était une flèche qui transperçait son corps. Et lui ? C’était qui, lui ? Etait-ce bien celui qui la rejoignait depuis si longtemps dans son lit ? Celui dont elle connaissait l’odeur, la peau et les rondeurs, par cœur ? Comment pouvait-il lui répondre ainsi ? Comment osait-il la mépriser avec une telle violence ? Elle réalisa brutalement l’évidence. Tout était vrai : le sms le disait en substance. Cédric avait délibérément voulu lui cacher la naissance d’un cinquième enfant, avec une quatrième femme. Il avait menti depuis des mois, peut-être des années, alors qu’elle lui avait si souvent tendu des perches pour qu’ils se quittent en essayant de sauver leur amitié. Elle était estomaquée. Son ventre se nouait à mesure qu’elle remontait le fil de leur histoire. Chaque mensonge lui sautait au visage et défigurait ses souvenirs. Elle se mit à vomir.

Elle n’a presque pas pleuré. Elle oscillait entre la rage et le dégoût ; entre son salon et ses WC. Elle se sentait trahie, blessée, stupide, et vomissait ses tripes sans discontinuer. Le mur qu’elle attendait ; le mur qu’elle avait toujours vu arriver, venait de l’écraser. « T’as fait un gosse avec une pauvre meuf et t’étais chez moi pour Noël et la Saint Valentin ?! Mais t’as pas honte bordel ?! ». Cédric n’avait pas honte. Pire. Il riait. Il écrivait en toutes lettres « Ahahah ! ». Alors, elle vomissait. Encore. Elle se vidait. Ses kilos disparaissaient dans les tourbillons de la chasse d’eau et elle se transformait en spectre vacillant. Elle le savait égoïste et macho – ô cette élégante manière qu’il avait de s’enfoncer dans le canapé avec les jambes bien écartées - mais elle n’avait jamais imaginé qu’il puisse être aussi minable, aussi mauvais, aussi méchant. Parfois, elle trouvait la force d’envoyer un missile : « Comment fait un mec qui est un crevard au point d’embarquer du saucisson de mon frigo pour assumer des enfants ?! Il fait les frigos de tous ses plans-cul pour les nourrir ?! ». Mais elle manquait d’entraînement. Il était largement plus habile qu’elle dans l’art de blesser, habitué à laisser, partout où il passait, non des traces, mais de vilaines cicatrices. Alors, elle vomissait. Pour chaque phrase qui s’éclairait à la lueur de ce qu’elle avait découvert, elle vomissait. Encore. « Comme je t’ai dit, ma tête est bizarre ces temps-ci ». Et elle entreprenait d’imaginaires dialogues avec lui : Alors toi, quand t’as un gosse, ta tête est « bizarre » ?! Espèce de sale bâtard ! La colère donnait d’étranges couleurs à son regard. Elle aurait compris qu’il la quitte pour une femme plus jeune, plus blonde, et plus docile. Elle aurait admis qu’il puisse lui annoncer, même par sms, qu’il était désolé ; qu’il était tombé amoureux d’une autre et que c’était la vie ; qu’il était temps de se quitter bons amis. Elle aurait accepté la défaite, comme on dit. Mais il y avait trop de mensonges, trop d’hypocrisie. Il y avait un enfant que Cédric avait caché, ce qui impliquait plusieurs mois de grossesse, un accouchement, des cadeaux de naissance et un faire-part qu’elle n’avait pas reçu. Comment avait-il pu… ? Elle avait attendu ses règles pendant plusieurs mois l’hiver dernier, multipliant des examens médicaux qui n’avaient rien donné… Mais alors… cela pouvait-il signifier que son corps avait su… ? Il y avait tous ces gens qui avaient tenté de la prévenir, et qu’elle n’avait pas crus. Elle s’en voulait terriblement. Pourquoi n’avait-elle pas vu… ? Elle se souvenait des mots du meilleur ami de Cédric, rencontré par hasard lors d’une soirée sur une péniche. Il lui avait conseillé de continuer à le voir uniquement « pour gratter ». Elle avait ri et immédiatement rétorqué « qu’il n’y avait vraiment rien à gratter d’un mec qui offrait quatre Red Bull en quatre ans ! » Elle avait fait l’erreur d’en parler, plus tard, à son amant. Cédric était entré dans une colère noire. Hurlant à la trahison et à la perfidie, il avait fini par violemment se disputer avec son ami. Elle comprenait désormais, tandis qu’elle vomissait ses dernières forces, son effarante méprise. Cédric reprochait à cet homme de l’avoir avertie. C’était lui qui restait avec elle « pour gratter ». Il ne l’avait jamais quittée. Il voulait continuer à profiter… Mais de quoi ?, se demandait-elle en avalant un anxiolytique, de quelques joints, quelques clopes, un sachet de saucisson, et une part de tourte aux pommes de terre ?! Etait-il à ce point en galère ?! Quel homme, digne de ce nom, provoquait un tel gâchis pour de si dérisoires privilèges ? Elle vomissait à rendre l’âme. La sienne, et celle de toutes les damnées de l’amour.

« Mais t’es qui ? Tu vas m’faire quoi ?! ». Ce message la hantait. Cédric n’exprimait aucun remords. Il ne s’excusait pas. Il n’invoquait même pas le Destin, le Hasard, ou une quelconque erreur. Il lui portait un coup fatal en plein cœur. « Mais t’es qui ? ». Non, elle ne savait plus qui elle était. Elle se cherchait dans chaque recoin de l’appartement qui avait accueilli leurs ébats, se laissant dépérir sur son canapé, s’endormant devant la télé, s’asphyxiant de tabac.

Cette fois encore, il ne la quittait pas. C’était à elle de reprendre sa vie en main, de lui indiquer qu’elle l’abandonnait en chemin. Il lui avait caché cette fille et cet enfant parce qu’il savait pertinemment qu’elle mettrait un terme à leur liaison. Il ne le souhaitait pas. Il n’avait jamais réellement envisagé construire quoique ce soit avec elle, qui sortait souvent et accueillait fréquemment des amis, mais il l’aimait bien. Elle était intelligente, drôle, disponible, et au lit, c’était rôdé. Dommage, elle avait tout appris, ça faisait chier. En même temps, il était soulagé. Tous ces mensonges commençaient un peu à lui peser. Ce n’était pas facile à gérer. Ça demandait même une sacrée organisation. Il fallait faire extrêmement attention à ne pas s’afficher avec les unes ou les autres, et au bout d’un moment elles posaient toutes des questions. Pourquoi on ne va pas ensemble au concert ? Pourquoi tu ne viens pas plus souvent ? Pourquoi on ne va jamais au restaurant ? Il fallait sans cesse inventer de bonnes raisons. Alors, une de moins ! Affaire classée ! Il estimait qu’il n’avait d’ailleurs pas à se justifier. Ce n’était pas lui qui avait voulu cette situation, et puis il n’avait jamais rien promis. Qu’on le laisse mener sa vie ! Il n’allait quand même pas prendre le temps de s’expliquer, il avait bien d’autres « chattes » à fouetter !

« J’aimerais que tu aies des couilles pour autre chose que pour repeupler la planète… ». Elle insistait. A ses yeux, on ne faisait pas n’importe quoi avec les enfants. On réfléchissait. On faisait un projet. On devenait « parent ». Elle ne supportait pas l’idée qu’il n’assume pas pleinement la paternité de ce petit garçon qui n’avait rien demandé. Elle regardait cette fille blonde qui affichait sa grossesse dans les vidéos du printemps dernier, et elle ne savait que penser. Celle qui avait fait ce gosse, comme elle, savait à qui elle avait affaire. Elle connaissait Cédric et toutes ses copines avaient tenté de la dissuader. Mais elle en parlait depuis très longtemps et elle l’avait fait quand même, tentant naïvement ce coup de Poker - trop facile et rarement efficace – qui vise à retenir un homme avec un bébé. Elle le savait de source sûre, car elle s’était rapidement rendu compte qu’elles avaient toutes les deux des amis en commun. Lyon était un village, et Cédric avait sous-estimé l’ampleur de ses relations. Il n’avait pas spécialement voulu cet enfant. Il était tombé dans le piège qui menace tous ceux de son espèce. Le scénario était connu : le mec couchait avec plusieurs femmes, prenait des habitudes, et ne mettait plus de préservatif. La fille, de son côté, disait qu’elle prenait la pilule, mais elle vieillissait, voulait un gamin, et annonçait un jour qu’elle attendait ses règles. Aveuglée par l’amour, elle avait suffisamment de lucidité pour comprendre que rien n’était gagné, et se préparait à élever son enfant seule, au pire.

Quand elle repensait à ce que Cédric lui avait dit à Bordeaux pendant l’été, elle reprenait des nausées. Alors que cette fille venait tout juste d’accoucher, il lui avait déclaré : « Moi, je veux encore des enfants et je ne te sens pas prête ». Elle n’avait pas du tout compris le sens de cette phrase, qui venait comme un cheveu sur la soupe de leur festival pluvieux. Elle avait bloqué. Alors qu’il lui disait depuis quatre ans qu’il n’en voulait plus, là, subitement, il exprimait un besoin pressant. Elle s’était énervée. Il s’était finalement rétracté, expliquant qu’il avait dit cela sans vraiment le penser, que c’était une façon de parler, que ce n’était pas un désir important. Elle était repartie de là-bas avec des doutes plein la tête. « Je ne te sens pas prête ». Il avait voulu la faire culpabiliser. Mais c’était vrai. Elle n’était pas prête. Elle ne le serait jamais pour envisager de donner à son enfant un père irresponsable et passablement limité. Même aux plus sombres heures de son addiction malsaine pour Cédric, elle n’avait jamais sérieusement envisagé faire partie de la file d’attente pour Noël.

Pour Cédric, « assumer » des enfants n’était pas un problème. Il avait donné à ce mot une définition très personnelle, qui en limitait dramatiquement le sens. Il s’agissait de passer les voir quand il en avait le temps : quelques week-ends, quelques vacances, les jours d’anniversaire, et le fameux soir de Noël. La Saint Sylvestre était pour lui. Ce n’était pas négociable. Il les avait toutes averties. Il n’était pas question qu’il se prive d’une soirée avec ses potes en boite de nuit. Il savait que ses choix avaient de sérieux impacts sur les gens qui l’aimaient, mais peu importait. Lui, il avait eu une enfance difficile. Il s’était fait dans la rue, répétait-il fièrement, comme s’il était possible d’en tirer une quelconque gloire au vu du résultat. Tandis que sa descendance grandissait aux quatre coins du globe, il réglait encore ses comptes avec ses propres parents et estimait que son lourd passé lui octroyait tous les droits. Il manquait les meilleurs moments des vies de chacun de ses petits. Il n’était pas là. Pour les premiers pas, les cauchemars la nuit, les passages de la petite souris… Il était absent. Il draguait d’autres meufs, faisait du business pour trouver de l’argent. Mais il aimait ses enfants. Il les trouvait particulièrement beaux et les exposait régulièrement sur les photos de profil de tous ses réseaux sociaux. Regardez, je réussis à faire un truc : des gosses ! Alors, c’est qui le boss ? Respect ou pas ? Cinq gamins mon pote ! Et quatre meufs ! Si, si, je les ai toutes aimées, mais voilà quoi, des amours impossibles… elles finissent toujours par faire chier ! Elles ne comprennent pas que j’suis un mec libre moi ! Je rentre et je sors quand je veux ! T’imagines bien que si j’ai dit « merde » à mes parents à l’âge de 14 ans… On souhaitait l’interrompre pour lui rappeler qu’il en avait bientôt trente-sept, mais on le laissait poursuivre… dès qu’elles font des gosses, elles se sentent le droit de te demander des comptes ! Hallucinant ! J’supporte pas !

Les femmes se divisaient pour lui en deux catégories : les bitchs et les mères. Ses références n’étaient clairement pas dans les livres de philosophie mais dans les clips US, et il ne rêvait que de gloire, grosses bagnoles, sexe et billets pliés en rouleaux. En apparence, il semblait se donner les moyens de ses ambitions, dormant peu et se démenant pour attraper des trains qui le transportaient toujours plus loin, mais il n’avait pas l’étoffe de ses héros. Il ne manquait certes pas d’idées, malheureusement il multipliait des projets en tous genres qui lui prenaient beaucoup de temps pendant une période donnée et dont plus personne n’entendait ensuite parler. Son téléphone sonnait tout le temps. C’était sa façon de se sentir vivant. Depuis qu’il avait découvert le smartphone et sa connexion wifi, c’était une véritable cacophonie de « Bip » et de « Poke », de WhatsApp et de Skype, de bruits de toutes sortes. Ça ne s’arrêtait jamais. Il adorait. Tout le monde lui courait après et sa messagerie était constamment saturée. C’était sa manière d’exister. Sinon, il n’était rien. C’était le vide, le néant. Il fallait absolument qu’il soit occupé. Ça lui permettait de ne pas se regarder en face, de s’oublier, car il ne pouvait pas se supporter.

Elle qui voulait un homme, elle s’était retrouvée avec cet adolescent attardé. Elle vomissait sa honte en se demandant ce qui avait pu lui arriver ; pour quelles raisons obscures elle s’était à ce point oubliée. Elle avait tout accepté. Elle s’était arrangée avec la réalité. Pourtant, dès le départ, elle avait cerné le personnage. Un frimeur mythomane. Il avait sonné chez elle un jour, alors qu’ils commençaient à se fréquenter, et s’était assis dans le canapé en écartant les jambes plus qu’à son habitude : il avait les clefs d’une Porsche dans les mains. Cédric ne savait pas encore qu’elle n’était pas de celles que ça pouvait impressionner, et il s’était comporté comme s’il avait été l’heureux propriétaire de cette voiture prestigieuse. Elle l’avait observé dans ce rôle improvisé en faisant mine de l’écouter.

Il fallait qu’elle accepte sa part de responsabilité. Elle avait fait fausse route. Elle avait cru se balader joyeusement sur les nuages des Bisounours alors qu’elle traversait une jungle ténébreuse. Ça la rendait malheureuse. Elle réalisait qu’il était vain d’essayer d’amener Cédric à se justifier. Il ne cherchait qu’à profiter et, s’il pouvait se faire entretenir ailleurs par une fille plus riche et plus bête, il n’hésitait pas ; ce n’était pas une tourte aux pommes de terre qui pouvait faire le poids. Elle cherchait des valeurs où il n’y en avait pas. Il l’avait trompée, trahie, et il la narguait avec un « Mais t’es qui ? Tu vas m’faire quoi ?! » ? Et alors ? Elle s’attendait à quoi ? Elle avait cru que ça ne se faisait pas ? La naïve ! L’innocente proie ! La lumière s’allumait à divers endroits dans sa tête, comme si elle venait de comprendre une notice Ikea. Ainsi, il existait des gens comme ça. Indifférents, méchants et sans cœur. Des gens qui pouvaient débarquer dans une vie, dans un lit ; y mettre le bazar pendant plusieurs années et partir sans dire au revoir. Des salopards. Et personne n’y pouvait rien. Alors, elle vomissait sa faiblesse et son impuissance. Elle se sentait ridicule et stupide. Elle se détestait. Et plus elle se détestait, plus elle maudissait celui qui, non seulement n’avait aucune empathie, mais lui manquait ouvertement de respect.

« T’es qui ? ». Elle releva la tête. Un éclair traversa son regard. Chloë Sunky. Elle était Chloë Sunky. Non, elle n’était pas n’importe qui. Chloë Sunky. C’était son nom. Et personne n’avait le droit de la traiter comme ça, surtout pas un minable qui ne connaissait rien à sa vie. Chloë Sunky. Elle avait traversé des jungles bien plus périlleuses et s’en était toujours sortie. Les épreuves ne l’avaient pas rendue plus forte, parce que ça, c’était des conneries, mais elle ne devait qu’à elle le peu qu’elle avait acquis. Chloë Sunky. Elle ne savait pas mentir, pas jouer la comédie, et sa franchise frôlait souvent le manque de diplomatie. Elle abhorrait les faux-semblants et les mièvreries. Elle n’avait jamais cessé de croire à la bonté, à la générosité, à l’amitié, à la fidélité… et aux extra-terrestres, aussi.

« Tu vas m’faire quoi ?! ». Chloë Sunky ne le savait pas mais il n’était pas question qu’il la quitte avec un «  Ahaha ! ». C’était comme s’il l’humiliait une deuxième fois. Elle ne le supportait pas. A mesure qu’elle se sentait progressivement libérée d’un énorme poids, réalisant à quel point cette rupture était un cadeau bien plus qu’une défaite, elle aspirait à sa revanche. Cédric devait comprendre qu’il y avait des limites à ne pas dépasser.

Elle serait sa meilleure ennemie. C’était décidé. Cédric était le symbole de tout ce que notre société avait fait de plus mauvais : la lâcheté, la compétition, la consommation effrénée. Elle ne partirait pas sur la pointe des pieds. Elle lui faisait cadeau des trois premières années, mais la dernière devait être facturée. Toutes ces disputes, ce stress, ces inutiles discussions qui visaient à sauver ce qui ne pouvait l’être, ne devaient pas subir l’affront d’un rire narquois. Il était responsable de ces cernes violacés qui lui creusaient le visage et de son inquiétante perte de poids. Il n’allait pas s’en sortir comme ça. Certes, elle avait été naïve et devait accepter ses erreurs, mais elle ne méritait pas un tel mépris. Chloë Sunky trouvait inconcevable que le méchant parte à la fin du film en sifflotant. C’était trop désespérant. Combien de victimes avait-il déjà fait ? Combien de filles avaient tenté de recoudre les lambeaux de leur cœur tandis qu’il s’éloignait en se pavanant ? La honte devait changer de camp. On ne pouvait pas faire autant de mal aux autres aussi impunément. Si Cédric s’était contenté de se prendre pour un Don Juan, elle l’aurait excusé, mais il y avait trop d’enfants. Elle se souvenait qu’ils avaient eu une discussion à ce sujet et que Cédric lui avait affirmé qu’il n’envisagerait une autre paternité que le jour où il serait absolument sûr de pouvoir rester avec quelqu’un suffisamment longtemps pour le voir grandir au quotidien et l’élever correctement. Elle avait cru à sa sincérité. Elle pensait qu’il avait tiré des leçons de son passé et qu’il avait mûri. Elle ne s’était pas une fois doutée qu’il serait à ce point décevant. Cette jeune femme blonde, pour laquelle elle ressentait plus d’indulgence que de rivalité, avait porté son enfant. Et pendant ce temps, il la rejoignait dans son lit, à elle, Chloë Sunky, dès qu’il avait un moment. C’était écœurant.

Le hasard faisant bien les choses, elle était tombée sur une vidéo, quelques jours auparavant, qui avait attiré son attention. Le titre était évocateur : « L’importance d’avoir un père à la maison ».

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La conclusion était sans équivoque : "Les enfants qui n’ont pas de pères sont 5 fois plus susceptibles de se suicider. 14 fois plus susceptibles de violer quelqu’un. 10 fois plus susceptibles de se droguer." Chloë Sunky méprisait profondément ces hommes qui privilégiaient leurs petits plaisirs quotidiens au bien-être de leur progéniture ; qui se vantaient d’être père à la moindre occasion sans jamais savoir de quoi il était réellement question ; qui fuyaient leurs responsabilités et se contentaient de multiplier les gardes alternées. Elle avait immédiatement pensé aux quatre enfants de Cédric et lui avait envoyé le lien afin de voir sa réaction.

Quand il avait dit « Et ???? », avec quatre points d’interrogation, elle avait hésité. Elle le connaissait suffisamment pour savoir que si elle lui reprochait quoi que ce soit, il s’énerverait immédiatement en étalant sa mauvaise-foi. Elle n’en avait pas eu envie et avait choisi de désamorcer un probable conflit en évoquant sa propre situation. Chloë Sunky n’avait elle-même rencontré son père qu’en de rares occasions. Elle n’avait d’ailleurs pas réellement envisagé faire un enfant avec aucun des hommes qu’elle avait fréquenté parce qu’elle ne les trouvait jamais à la hauteur de ses exigences et de ses ambitions. Elle avait vu sa mère, elle voyait ses amies, s’épuiser à tenter de jouer tous les rôles à la maison. Elle connaissait leurs nuits, blanchies par les soucis et les choix solitaires face aux problèmes d’éducation. Elle ne se sentait pas le courage de se retrouver dans une telle situation.

Cédric avait répliqué : « Et moi donc ??? ». Au lieu de penser aux quatre enfants qui subissaient les conséquences de son irresponsabilité, il se mettait encore en avant et rappelait la pauvre victime qu’il avait été. C’était désespérant. Chloë Sunky avait accueilli cette réponse avec une moue désappointée et n’avait pas insisté, mais elle prenait désormais un sens encore plus affligeant : cinq enfants. Il avait récidivé. A aucun moment, il ne se remettait une seconde en question et la vidéo ne l’avait pas du tout perturbé. Il aurait pu, à cet instant, dans un sursaut de franchise, tout avouer. Il aurait pu écrire : « Au fait Chloë, j’ai oublié de te dire ! J’ai eu un autre enfant cet été ! ». Mais non. Il se complaisait dans le mensonge, la duplicité, la mystification… Elle décida de lui envoyer un message pour l’informer de sa décision. Elle allait se venger, lui donner une bonne leçon.

Cédric n’était pas homme à se laisser impressionner par les menaces hystériques d’une femme blessée. Question d’habitude. Il voyait défiler les sms sans leur prêter une attention particulière et s’amusait de cette inefficace colère. Que pouvait-elle faire ? Il côtoyait tous les jours des individus bien plus vicieux et téméraires ! Mais cette insistance commençait à sérieusement lui taper sur les nerfs. Cette assurance dans ce texto où elle lui annonçait qu’elle lui ferait «  bouffer la poussière » le poussait à ne pas sous-estimer son adversaire. Chloë Sunky n’était pas comme les autres. C’était ce qui lui avait plu. Elle avait un sale caractère. Il n’avait jamais prêté une réelle attention au récit de son parcours, mais il savait qu’elle était têtue, intègre et volontaire. En un mot, comme disait l’expression, « entière ». Elle se faisait une haute opinion de la Justice, de l’Honneur, et de tout un tas de trucs que Cédric considérait démodés et balayait d’un revers. C’était une idéaliste de première. Il devait se méfier. Chloë Sunky n’était pas du genre à lancer des paroles en l’air. Si elle ne connaissait que la partie émergée de l’iceberg de sa vie, elle était néanmoins capable d’en révéler quelques vérités et il fallait absolument la faire taire. Il commença par l’éliminer de ses contacts sur WhatsApp et décida de lui répondre par sms : « Attention à ne pas te prendre dans la gueule un retour de flamme ».

Loin de calmer sa détermination, cette tentative d’intimidation eut pour effet de raviver la colère de Chloë Sunky. Elle n’avait pas peur. Non, pas peur de lui. Elle savait qu’il avait coutume de résoudre l’ensemble de ses problèmes avec ses poings ; elle connaissait la mauvaise-foi et la violence dont il était capable, mais elle préférait mourir plutôt que le voir continuer à faire le malin. Son indécence, son arrogance, sa suffisance étaient la pire des tortures. Tous ses proches lui déconseillaient de prendre des risques avec cet homme unanimement qualifié de taré mais Chloë Sunky n’avait pas envie de les écouter. Elle ne pouvait pas imaginer rencontrer Cédric à l’avenir en soirée et devoir supporter la moindre attitude déplacée, le moindre regard satisfait de la part de celui qui lui avait fait passer autant de temps à se vider dans ses WC. Ce serait elle qui aurait alors envie de le tuer. Elle n’en avait physiquement pas la capacité et, de toute façon, elle avait trop peur de la prison et d’être privée de liberté. Il fallait qu’elle le reconnaisse : Chloë Sunky n’avait pas beaucoup de moyens à sa disposition pour se venger. Elle n’avait que son stylo et son papier. Alors elle se mit à écrire, pour placarder les mensonges et dire toute la vérité.

Les mots étaient ses armes préférées. Elle n’avait jamais cassé de vase ou de vaisselle pour faire entendre sa voix ; elle détestait le désordre. Chloë Sunky écrivait des lettres. De longues, très longues lettres qui se plantaient comme des éclats de verre dans les chairs de leurs destinataires. C’était sa manière de les enterrer. Elle versait des litres d’encre pour ensevelir ceux qu’elle voulait oublier. Page après page, les lettres traçaient la distance avec son passé.

« Merci pour ce moment ». Il est vrai que le titre était bien trouvé. Elle aurait pu le faire sien en convoitant le succès qu’avait connu son auteur. Mais elle ne jouait pas dans la même cours que Valérie Trieweiler. Elle n’avait fréquenté que de sombres idiots, d’anonymes baltringues qui ne lui rapporteraient pas un euro. Des anti-héros. Cédric venait de prendre une place de choix dans le top 3 des salauds qu’elle avait pu croiser sur sa route. Il faisait partie de ces handicapés de l’amour qui voulaient profiter, quitte à ne jamais connaitre la profondeur d’une femme autrement qu’en la baisant avec ardeur. Il misait sur la quantité plutôt que sur la qualité de ses relations et évaluait sa popularité en fonction du nombre d’appels reçus dans une journée. Il se contentait des apparences, se gargarisait de superficialité, et n’était proche d’absolument personne en réalité.

Cédric n’avait jamais su qui était vraiment Chloë Sunky. Ils s’étaient fréquentés pendant plus de quatre années mais il n’avait pas cherché à la comprendre, et il accorderait peu d’importance aux mots qu’elle jetait frénétiquement sur le papier. Elle le savait. Par flemme et désintérêt, il n’irait peut-être même pas jusqu’au bout de tout ce qu’elle écrivait. Il accueillerait le texte avec une large indifférence. Il éprouverait seulement la narcissique satisfaction de la voir perdre du temps et de lui accorder, encore, une si grande importance. Rien ne l’atteindrait. Elle en avait conscience. Elle pouvait bien pleurer, vomir, se venger et faire tout ce qu’elle voulait, il s’en moquait. Tout cela ne changeait rien à sa vie. Mais ce n’était pas grave. Elle ne le faisait pas pour lui.

Lui, elle le plaignait finalement. Certes, pendant qu’elle écrivait, il faisait sa vie ; il se lançait à corps perdu dans d’inutiles projets ; il baisait d’autres meufs… Bref, il l’oubliait. Choyé dans tous les foyers, il pouvait manger et dormir où il voulait. Les filles tombaient amoureuses de lui, l’appelaient, l’attendaient… et lui, il s’en foutait. Il les esquivait et elles s’accrochaient encore plus, et elles acceptaient tout, et il en faisait ce qu’il voulait. Plus il s’éloignait, plus elles redoublaient d’ingéniosité pour le reconquérir. Il avait déjà gagné. Le jeu n’était plus intéressant. Son téléphone sonnait déjà. C’était une fille qui venait de découvrir une infidélité et hurlait vendetta. Il gérait un autre problème. Et sa vie, c’était de la merde.

Quand les filles se mettent à aimer, il faut pouvoir en supporter les conséquences. C’était un pack que Cédric devait accepter : s’il voulait coucher, il lui fallait affronter un certain nombre de contrariétés. Toutes le pistaient, le harcelaient, flairaient la concurrence… Il devait être constamment aux aguets. Il vivait avec la crainte d’être démasqué et un stress permanent qui l’obligeaient, par exemple, à prendre son portable avec lui quand il rejoignait la salle de bains pour se doucher. Ses mensonges lui imposaient une mémoire à toute épreuve et, pour ne pas lasser et éviter d’être trop rapidement démasqué, il se livrait à une incroyable gestion de son emploi du temps afin d’espacer les visites et ne pas voir les filles trop souvent. C’était une stratégie fatigante. Il ne pouvait rien prévoir. Il devait s’adapter aux priorités du moment ; jongler avec toutes celles qui voulaient le voir en même temps ; gérer les appels et les visites impromptues... Il ne dormait plus. Il s’épuisait à tricher, se cacher, et à avoir besoin du regard des autres pour exister. Il était désespérément seul. Les embrouilles rythmaient son quotidien et noircissaient son regard. Il faisait peine à voir.

Cédric voulait convaincre tout le monde, et surtout lui, qu’il avait choisi son mode de vie. C’était faux. Il était dans un effroyable engrenage. Il ne savait pas faire autre chose et il avait pris de l’âge. A l’approche de la quarantaine, il n’avait pas d’autre choix que de coucher avec des filles pour se loger. C’était un job à plein temps. Il n’était pas question de sentiments. Le jour où il commencerait à travailler, il devrait rembourser plein d’argent, donner des pensions pour les enfants… Il était coincé. Personne n’enviait ce qu’il était le seul à appeler « sa liberté ». Il était puni par les femmes et les hommes le jalousaient en attendant sa chute, prochaine et aussi inévitable que les files d’attentes pour Noël. L’ensemble de ses ex allaient lui demander des comptes, ses youths allaient grandir et poser les problèmes que partagent tous les adolescents… Il devrait prochainement affronter leurs questions ; participer aux frais de leurs études ; s’indigner des tarifs exorbitants demandés par les écoles supérieures… Il allait payer, et la facture serait salée.

Chloë Sunky n’avait même plus envie de se venger. Il lui faisait pitié. Elle comprenait à quel point il était malheureux pour être aussi méchant, indifférent et cynique. C’était tellement facile. C’était tellement donné à tout le monde. Alors que la gentillesse demandait des efforts. Oui, la gentillesse ne devait pas être prise pour de la faiblesse. C’était un tort. Cédric avait pris l’habitude de dénigrer ce sentiment. Il croyait qu’il pouvait faire ce qu’il voulait et étouffer toute tentative de rébellion juste en criant très fort. Il confondait les femmes avec des objets. Seules quelques-unes pouvaient à ses yeux - et pour faire plaisir - accéder au statut de mères. Les autres ne servaient qu’à des passe-temps éphémères. Il oubliait que toutes pouvaient un jour se transformer en sorcières.

Au fil des mots qu’elle écrivait, Chloë Sunky se sentait plus légère. L’encre noircissait les pages autant qu’elle redonnait des couleurs à son visage. La colère laissait progressivement la place à d’autres émotions plus sages. Elle éprouvait encore la honte de celle qui s’est trompée ; de celle qui, par naïveté et passivité, avait ignoré qu’elle était pour Cédric un plan en dépannage. Elle ne savait trop pour quelles raisons elle avait cru… Pourtant, elle avait toujours su… Oui, elle avait tout de suite cerné l’individu… mais elle avait manqué de courage. Elle devait accepter de prendre sa part de responsabilité dans ce carnage. Ce sentiment de culpabilité s’accompagnait d’un réel soulagement : tout était terminé. Il n’y aurait plus de rapports de domination, plus de lettres en prison, plus de connexions sur Badoo pour pister des trahisons… Elle n’était plus concernée. Elle laissait volontiers à d’autres le poids qu’elle avait supporté pendant toutes ces années. Ils n’avaient plus aucune raison de se contacter. Elle ne lui devait rien et elle ne lui avait rien donné, à part quelques broutilles sans importance qu’elle ne pouvait pas regretter. Il n’y avait pas de bébé. Il n’y avait même pas un caleçon abandonné. Cédric avait été une parenthèse qui venait de se fermer. Il disparaissait à mesure qu’elle retrouvait sa dignité entre les lignes. Il était absorbé par le papier et s’effaçait entre les signes. Elle pouvait désormais lui pardonner. Il se faisait plus de mal qu’il n’en faisait aux autres finalement : il n’était qu’un enfant malheureux qui cassait ses jouets et refusait de dormir la nuit. Car quand on était un « bonhomme », on voulait donner un sens à sa vie ; être un exemple à suivre pour ses petits. Quel exemple montrait-il, lui ? Elle lui avait trouvé toutes les circonstances atténuantes possibles et avait cru percevoir la possibilité qu’il fasse un jour des efforts. Elle avait eu tort. Donner de l’attention à quelqu’un qui était incapable d’aimer, c’était comme attendre un bateau dans un aéroport : c’était mort.

Chloë Sunky refermait un chapitre de sa vie. Elle avait tout dit. Son histoire s’étalait en toutes lettres et elle était guérie. Elle pouvait dire adieu à celui qu’elle avait parfois appelé « chéri ». Elle était plus forte que lui. Il reviendrait peut-être un jour, lui aussi, comme tous les autres qui ont croisé sa route, qui l’ont trahie et qui, finalement, des mois ou des années plus tard, l’avaient recontactée pour renouer des liens irrémédiablement détruits. De son premier ex, Fabien, qui avait rédigé, vingt ans plus tard, un mea culpa sur sa page Facebook, à Victor, réapparu dix ans après être parti chercher des clopes, en passant par Christophe, qui s’était posté devant sa chaise de camping au bout de deux années de silence, ils avaient tous finalement regretté leurs actes irréfléchis. C’est qu’elle n’était pas facile à oublier, Chloë Sunky.

Lui, il était différent. Son éventuel retour ne serait pas animé par de bons sentiments mais par l’idée qu’il pourrait, encore, gratter, baiser, et prendre du bon temps. Son opportunisme était absolu et sa réflexion se réduisait à une pensée binaire - qu’il était possible de formuler en termes de « si y a moyen… pourquoi pas ? » - où les principes moraux étaient résolument absents. Il n’aimait pas les gens. C’était, finalement, ce qui étonnait le plus Chloë Sunky. Cette incapacité à pouvoir s’intéresser à autrui. Elle croyait que tout le monde aspirait à trouver cette personne qui vous rend léger ; qui vous fait décoller de cette fichue planète ; qui vous aide à respirer et que, si elle n’est pas là, on s’asphyxie. Même le bad boy des clips. Elle était persuadée qu’il laisserait les bitchs et le pognon pour un peu d’infini. L’amour. Le seul truc qui pouvait donner un sens à la vie. Mais elle avait compris. Cédric n’en faisait pas partie : il n’était Morgan que de lui.

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