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Trouville, côte normande

dimanche 7 décembre 2014, par Marianne Desroziers


Trouville, côte Normande. L’humidité colle à la peau. Les premiers frimas s’imposent. Le vent s’insinue sous les vêtements. Le soleil a du mal à percer derrière les nuages moutonneux. C’est la fin de l’été, presque le début de l’automne. Ça sent les embruns. On entend les cris des mouettes. On voit des bateaux de pêche au loin. En arrière plan de belles et grandes maisons à colombages. Ici vivent les riches. Elle n’est pas d’ici. Elle ne vit pas ici. Elle ne vient pas ici en vacances chaque année, comme d’autres. Pour elle c’est exceptionnel. Elle a eu une importante rentrée d’argent alors elle a pu se payer deux semaines au bord de la mer. Elle en rêvait depuis longtemps. Dix ans au moins, peut-être plus. Alors voilà, c’est fait, elle y est. C’est les vacances. C’est Trouville. C’est la fin de l’été. Pourtant ce n’est pas aussi bien qu’elle l’avait imaginé. Elle s’est fait des idées, elle a enjolivé la réalité, elle a imaginé des choses et comme d’habitude elle est déçue. Le réel la déçoit souvent. Pourtant, il y a de belles surprises de temps en temps. Comme cet homme rencontré tout à l’heure et qui à présent marche à ses côtés, ici à Trouville, côte normande, entre deux saisons, entre deux époques. Il faudrait pouvoir en profiter sans se poser de questions, simplement, comme les autres parviennent à le faire.

L’homme relève le col de son long manteau en laine noir. Il frissonne. Elle non. Elle n’a pas froid. Elle est peu vêtue pourtant – pantalon en toile beige, caraco rose clair, sandales - mais elle a chaud depuis qu’il est là. De la racine des cheveux à la pointe des pieds, ça irradie, ça brûle. Elle se liquéfie. Comme lors de cet été caniculaire, il y a des années, qu’elle avait passé à boire des Bitter Campari sur la plage, ne faisant rien d’autre que ça, boire. Cet été-là, elle n’avait rien fait d’autre qu’avaler ce liquide rouge et amer, un verre après l’autre, sans temps mort. Elle se concentrait sur la sensation de l’alcool descendant dans sa gorge puis réchauffant son ventre et se diffusant dans tout son corps par les veines. C’était bon, terriblement bon dans l’instant. Quand vous buvez, vous annulez le temps, passé et futur n’existent plus, il n’y a plus que le moment présent, la seconde. Elle s’était détestée pour cette paresse. Elle qui n’aimait rien tant qu’être créative, productive. Elle qui adorait travailler. C’était un été gâché, un été pour rien. Elle ne veut plus d’été comme ça, jamais. Elle fait tout ce qui est en son pouvoir pour que ça n’arrive plus.

Elle sent la chaleur gagner jusqu’aux moindres recoins de son anatomie, ses chairs se ramollir doucement. Ce n’est pas son genre cet abandon, cette lascivité, ce laisser-aller du corps et de l’esprit. Mais quand ça lui arrive, c’est terrible. Elle ne parvient pas à résister. Elle ne sait pas se résister, résister à elle-même. Dans ces cas-là, elle pourrait faire n’importe quoi. Parfois elle le fait. Des coups de folie. Jusqu’à maintenant elle a eu de la chance mais un jour ça finira mal.

Elle en a honte au fond, tout au fond, de cet embrasement du ventre, de cet échauffement des sens, de ces picotements bizarres. Elle trouve ça un peu minable, sale, à la limite déshonorant. Elle n’aime pas se sentir autre, dépossédée de son identité. Elle aime tout maîtriser, son corps surtout. Que rien ne lui échappe. Pouvoir tout contrôler, chaque sensation, chaque mouvement, chaque réaction épidermique. Ou si ce n’est pas vrai, faire comme si. Que ça ne se voit pas son lâcher prise. Que les autres ne s’en rendent pas compte. Surtout qu’ils ne soupçonnent rien. Elle aimerait qu’on pense d’elle qu’elle est une femme digne, qu’elle est une femme forte, une femme minérale, une femme comme on n’en fait plus. Une femme pas une femelle.

Et que faites-vous donc dans la vie, à part boire des cafés en compagnie d’un charmant jeune homme ? En disant ça, il se hisse sur la pointe de pieds et se penche vers elle. Il est beau se dit-elle. Contre ça on ne peut rien. La beauté, c’est la grande injustice de la vie. Il est beau à en crever. Salaud. Elle le déteste pour ça, pour ça aussi. Et puis elle n’aime pas le ton de sa voix, sa légèreté empreinte de fausseté. Elle ne saisit pas tout à fait son humour, n’y est pas sensible. Il n’est pas si jeune. Au moins 40 ans, 45 peut-être. Elle le trouve un peu trop vieux pour elle qui n’en a que 30 même si elle en paraît plus certains jours quand une gravité et une lourdeur hantent son visage, durcissent ses traits, creusent des rides déjà.

Il la regarde en douce, à la dérobée. Ses mains, ses yeux, sa bouche aussi. Il est curieux d’elle, si curieux, il voudrait tout savoir. C’est comme une faim d’elle inextinguible. Elle évite bien de le regarder. Elle l’écoute surtout, même s’il ne parle pas beaucoup. Elle écoute entre ses silences tout ce qu’il ne dit pas. Elle essaie de décrypter cet animal étrange : l’homme. Elle le connait peu. S’en est toujours méfié. A cause de sa mère. C’est elle qui l’avait mise en garde. Méfie-toi des hommes, ma fille, ils te perdront. Ils nous perdent toujours.

Elle a peur de ne pas bien comprendre ou au contraire de trop bien comprendre où il veut en venir. Pourtant cet homme désagréable lui plait d’une certaine manière. Sinon elle n’aurait pas accepté ce café qu’il lui a offert tout à l’heure quand elle l’a croisé en sortant de l’hôtel. Ce n’était pas la première fois qu’ils se croisaient. Elle l’a remarqué le jour même de son arrivée, il y a presque une semaine. Et il l’a remarquée aussi. Sinon il ne l’aurait pas invitée à boire ce café au Bar de la plage. Il aurait pu en inviter une autre. Il ne manquait pas de jeunes femmes, des beaucoup plus jeunes qu’elle, des plus jolies, des moins farouches. Elle se demande pourquoi il l’a choisie, elle. Elle se méfie. Ca doit être un pervers, un tordu. Vous ne dites rien, je vous agace peut-être ? Cela arrive de temps en temps, j’agace. Non, vous ne m’agacez pas, dit-elle d’un ton agacé. Alors, dites-moi tout, vous faites quoi, Anne ? Il va lui falloir répondre, elle le sait, elle n’y échappera pas. Elle n’aime pas la manière dont il prononce son prénom, l’arrogance avec laquelle il se l’approprie alors que dix minutes auparavant il ignorait tout d’elle. C’est comme une main-mise sur son identité.

Après un très long silence elle le dit dans un souffle. Elle écrit des livres. Elle dit ça comme elle dirait n’importe quoi. Elle pourrait dire sur le même ton je suis boulangère, je suis comptable, je travaille dans un pressing, je suis ouvrière à la chaîne, je fais des ménages, je suis mère au foyer. Elle non. Elle écrit. Elle le dit sans fierté aucune. Ce n’est pas une revendication non plus. Elle s’en excuserait presque. Il sourit. Elle non.

Il la regarde à nouveau même si elle ne l’encourage pas. Elle écrit. Il ne sait pas trop ce qu’il doit en penser. Il ne s’attendait pas à ça. Il n’est pas habitué aux femmes créatrices, aux artistes, aux intellectuelles. Non, il ne s’attendait pas vraiment à ça. Il se demande quelle est la bonne réaction, ce qu’elle attend de lui. Il devine que les autres doivent lui demander si elle en vit. Il se doute bien qu’elle n’en vit pas. Statistiquement c’est peu probable. Pas financièrement du moins. Elle en vit autrement bien sûr. Ça l’aide à vivre l’écriture. Ça la fait tenir. Ça la fait se lever tous les matins. Il sait donc il ne demande pas. Il prend juste acte de ça, elle écrit. Il lui faudra faire avec s’il se passait quelque chose entre eux, ce qui n’est pas du tout certain. C’est une bizarrerie de plus. Comme son nez légèrement de travers ou son étrange implantation des cheveux. Comme sa bouche qui se tort un peu vers la gauche quand elle parle. Le phénomène s’accentue nettement quand elle est émue. Il l’a bien remarqué qu’elle était émue. Il l’a vu mais il se garde bien de le lui signifier. Il sait qu’elle n’aimerait pas ça. Elle serait gênée. Peut-être même vexée ou en colère qui sait. Alors elle se fermerait comme une huître et il faudrait tout refaire ou bien renoncer et passer son chemin. Elle commence à peine à s’ouvrir. Ne pas faire de faux pas. Ne pas laisser échapper un mot malheureux. Ou un geste déplacé. Il marche sur des œufs avec elle. Il n’est pas habitué à ça. Il est habitué à séduire facilement des femmes faciles. Elle est difficile. Il est joueur. C’est un jeu et il doit gagner la partie. Comme au casino, au poker ou au courses de chevaux. Les femmes ne sont qu’un jeu après tout. Il serait dangereux pour les hommes de les prendre trop au sérieux. Ils s’en mordent les doigts les hommes qui tombent dans ce piège-là.

Il ne lui dit presque rien. Des banalités. L’air est frais, non ? Elle ne prend même pas la peine de répondre. Elle hausse les épaules. Elle n’est pas frileuse, elle finit par dire. Ca va se réchauffer, il est tôt encore. Je vous parie que d’ici midi nous aurons gagné au moins 5 degrés. Peut-être, dit-elle, lasse, les yeux dans le vague. Il essaie à tout prix de capter son attention, d’accrocher son regard. Vous aimez ici, la mer, tout ça ? Et joignant le geste à la parole, il tend le bras et balaie l’horizon en faisant un tour sur lui-même tel une toupie. Elle ne réagit pas à ses pitreries. Elle répond quand même. Elle répond avec un air sérieux. Oui bien sûr. Bien sûr que j’aime la mer. Qui n’aime pas la mer ? Vous croyez qu’il existe des gens sur terre qui n’aiment pas la mer. C’est naturel d’aimer la mer, c’est comme aimer je ne sais pas moi... les oiseaux, les fleurs, les enfants. Tout le monde aime la mer. Ah bon, vous croyez ? Oui bien sûr que je le pense, sinon je ne le dirai pas, pour qui me prenez-vous ? Je ne sais pas. Il est penaud. Il ne sait plus quoi dire, il se tait. Ça lui fait plaisir de lui avoir rabattu le caquet. Elle sourit enfin, pour la première fois. Lui non, pas du tout. Il a le visage crispé des mauvais jours. Elle a soudain envie de parler. Vous voulez que je vous dise la vérité ? La mer c’est une affaire de femme. L’eau c’est un élément féminin. Les hommes vous croyez pénétrer la mer mais vous ne la pénétrez jamais vraiment. L’eau c’est comme la femme c’est impénétrable, ça résiste. Vous parlez peu mais quand vous parlez vous en dites des choses !

Elle dit des choses que les autres femmes ne disent pas. Ou alors elle le dit d’une manière différente. Elle dit que petite elle était garçon manqué qu’elle passait des journées entières dans les arbres. Vous entendez ? Des journées entières je vous dis, pas une heure ou deux mais des journées entières, du matin jusqu’au soir. Vous ne me croyez pas, n’est-ce pas ? Mais si je vous crois. Elle dit que les oiseaux étaient ses amis. Surtout ceux qui ne chantaient pas fort, dont la voix étaient comme étouffée par quelque chose.

Elle dit aussi que s’il n’y avait ni la mer ni l’amour personne n’écrirait des livres. Les yeux verts prennent alors une teinte étrange, à la fois profonde et dure. Son regard est celui d’une hallucinée. A cet instant, elle lui fait peur. Il se demande s’il fait bien d’insister. Si cette femme-là n’est pas complètement folle. Folle comme la mendiante qu’il avait suivie un soir il y a longtemps quand il était expatrié aux Indes. Il n’aime pas les femmes folles, s’en méfient, se demande si finalement toutes les femmes ne sont pas folles. Il pourrait bien se lasser d’elle. C’est peut-être déjà fait. Elle le sent et tente de radoucir son expression, d’arrondir ses mouvements, d’encourager un nouveau contact physique entre eux.

Elle et lui longent la jetée côte à côte d’un pas rapide comme s’ils avaient rendez-vous quelque part bientôt. Alors que leur rendez-vous c’est ici maintenant. L’histoire a commencé déjà, même s’ils ne se sont pas encore vraiment touchés. A peine effleurés quand il l’a aidée à redresser sa bicyclette rouge appuyée contre le mur du café et qui menaçait de tomber. Ce contact, aussi ténu soit-il, s’est révélé très agréable, pour l’un comme pour l’autre. Lui l’avouerait volontiers. Il est plus ouvert qu’elle à la rencontre. Elle a envie mais ne peut pas. Des résistances en elle bloquent. Des nœuds l’empêchent. Des problèmes qui remontent à loin. Loin dans l’espace. Loin dans le temps. Elle le sait. Elle essaie d’y remédier mais c’est très difficile.

Finalement, peut-être vont-ils chacun vers un autre rendez-vous. Ce rendez-vous n’était qu’une escale sur le chemin vers leur vrai rendez-vous. Une autre femme, un autre femme, un autre moment, un autre lieu.

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