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Interview d’Alexandre Grondeau pour "Sélection naturelle, un roman capitaliste."

1ère partie

dimanche 23 février 2014, par Séverine Capeille

Après le succès de « Génération H » (classé 67e dans les livres les plus vendus à la Fnac en 2013), le troisième roman d’Alexandre Grondeau, « Sélection naturelle, un roman capitaliste » devait confirmer le talent de cet auteur de la « culture underground ».
C’est fait.

Séverine Capeille : Tu as publié trois romans en trois ans. C’est une belle performance quand on sait que tu es par ailleurs prof à la fac, que tu écris des critiques musicales, que tu participes à de nombreuses soirées… Je suis curieuse de savoir comment tu organises ton temps. Tu écris n’importe où, n’importe quand ? Ou tu te réserves des moments de solitude absolue pour écrire tes romans ?

Alexandre Grondeau : Pour réussir à concilier toutes mes activités, j’ai un secret : je ne dors pas beaucoup. Mon travail d’universitaire est très chronophage et il m’occupe toute la journée, souvent de huit à vingt heures. Par bonheur, il est passionnant. La nuit en revanche je peux me livrer à mes deux passions que sont l’écriture et la musique. Par bonheur, j’écris depuis que j’ai quinze ans et j’ai donc toujours trois ou quatre romans d’avance. Cela ne m’empêche pas malgré tout d’écrire chaque jour. La littérature est un sport de haut niveau que l’on doit pratiquer quotidiennement si l’on veut arriver à toucher juste….

Si « Génération H » me semblait écrit en un souffle, « Sélection naturelle » me parait très construit, organisé dans ses chapitres comme dans l’implacable démonstration répondant à la théorie de Darwin. Tu t’appuies sur un schéma narratif précis dès le départ ? Tu le modifies en cours de route ?

Pour Sélection Naturelle, effectivement il y a un gros travail en amont pour construire l’intrigue et permettre que son déroulement détruise petit à petit tous les rouages de la société de consommation. J’ai écris ce roman comme un réalisateur met en scène un film choral du type « Collisions » ou « Babel ». Les destins s’entrecroisent et se recoupent de manière inattendue. J’ai donc pris le parti d’écrire des chapitres courts, ramassés mais le plus percutant possible pour que le lecteur meurt d’envie de découvrir la suite des trois destins à la fin de chaque chapitre.

Parle-moi de ce roman « capitaliste ». Comment est-il né ?

Dans Pangée je m’attaquais à la religion, dans Génération H je voulais décrire les modes de vie alternatifs et les milieux underground français, avec Sélection Naturelle je voulais répondre à une question simple : peut-on éviter dans notre société de ne pas choisir entre être écrasé par les autres ou les écraser ? Je me demande souvent si le système capitaliste est devenu fou, s’il y a un capitaine qui navigue le bateau ou si on le laisse aller à vue…. Avec ce roman j’essaie de plonger au cœur de la matrice capitaliste pour voir si c’est le système qui tente de nous corrompre ou si la nature humaine est par essence dominatrice et destructrice.

Avec ce troisième roman, tu n’auras sans doute pas de problème avec le CSA. Il est pourtant beaucoup plus subversif que le deuxième dans la mesure où il remet en question l’ensemble de notre société de consommation. Qu’as-tu envie de répondre à ce malheureux constat ?

J’écris, autant que faire ce peut, pour être subversif, pour appuyer où ça fait mal. Nous sommes tous lancés dans une course en avant dont nous connaissons l’issue : la mort. Avec mes mots, je cherche à comprendre et décrire notre humanité et le monstre qui sommeille en chacun de nous. Le système capitaliste est représentatif de cette schizophrénie existentielle contre laquelle j’essaie de projeter le lecteur. Il crée énormément de richesses et dans le même temps génère une profonde pauvreté. Le capitalisme ne peut survivre s’il ne croit pas. La croissance est son moteur, c’est sa drogue, il se propulse donc continuellement vers l’avant, sans jamais faire de pause. Pourtant nous avons besoin de respirer, de prendre du recul sur un monde qui s’écroule et un autre qui le remplace… Sélection Naturelle parle de cela aussi.

Les personnages principaux du roman sont tous consommateurs de drogues plus ou moins légales. Ecstasy, LSD, haschisch, cocaïne, MDMA… pour Yan. Lexomil, Levothyrox, Solupred, amphétamines… pour John. Quant à Jean, il supportait des « charges d’alcool bien supérieures à la moyenne ». Peut-on dire que tu dénonces l’hypocrisie d’un système qui encourage les dérives qu’il feint ensuite de ne pas voir ?

La vie doit être consommée avec intensité. Les trois antihéros (je préfère ce terme à celui de héros pour ce roman) du livre ont soif de vivre, comme tout un chacun, mais leur réalité est tout autre : il faut se lever chaque matin, accomplir des tâches dans lesquelles on ne s’accomplit pas forcément pour espérer gagner de quoi recommencer le lendemain. Pourquoi ? Pour posséder de petits billets vert, rouge ou bleu qui permettent d’acheter des moments de liberté. Il faut gagner plus, toujours plus, et rapidement l’appât du gain se suffit à lui-même sans qu’on s’en rende bien compte. Les antihéros de Sélection Naturelle abusent de drogues pour s’oublier dedans et retrouver d’une certaine manière une autre forme de lucidité. Les drogues qu’ils consomment, légales ou non, leur servent de soupape de sécurité. Aujourd’hui qui peut se vanter de ne pas en consommer que cela soit des médicaments, de l’alcool, du shit ou d’autres produits ? Il faudrait se poser cette question et essayer de comprendre comment et pourquoi nous en sommes arrivé là pour l’accepter ou le réprimer.

La consommation agit comme une drogue. Elle est l’opium du peuple. Dans « Décroissance et barbarie », Paul Ariès fait le constat suivant : « Le forçat du travail et le forçat de la consommation sont les deux faces d’un même visage, celui de l’Homo economicus. On commence par consommer les objets, puis d’autres humains : violences, harcèlement, puis on finit par se consommer soi-même : drogues, sectes, suicide ». Le constat est terrifiant. Il faudrait substituer aux biens matériels les biens relationnels. Jean le comprend trop tard. Penses-tu que, comme lui, l’humanité se réveillera trop tard, quand tout sera déjà perdu ?

Je ne crois pas à un réveil collectif, je m’en méfie même. La révolution n’est plus collective mais individuelle. On doit arrêter de se cacher derrière le système, le syndicat, l’église ou la famille pour se déclarer victime de la société de consommation. Les trois antihéros de Sélection Naturelle se rendent compte que leur survie passe d’abord par eux, par une prise de conscience que le bonheur est à portée de main pour peu qu’ils s’en donnent les moyens et qu’ils agissent en fonction de valeurs humanistes et hédonistes. Mais est-ce que cela vaut le coup ? Ils hésitent et se demandent à quoi bon se changer soi-même quand les autres, les concurrents sont prêts à tout pour réussir ? Pourquoi devraient-ils être respectueux de règles collectives quand d’autres n’en ont que faire ? La réponse qui vient est évidente : pour être humain, pour être à la hauteur de notre humanité, pour ne pas succomber à l’animalité qu’il y a en nous… Est-ce suffisant pour les convaincre ? Sélection naturelle essaie d’y répondre à travers ces trois destins.

La couverture du livre présente un homme de dos avec un canon à bout portant sur la tempe. C’est une belle illustration de cette destruction massive de l’humain pris dans un système qui le contraint à perdre sa vie à la gagner. Qu’importe qu’il s’agisse du bras de l’homme ou de celui de quelqu’un d’autre, le résultat est le même. C’est un suicide collectif. Qui a fait la photo ?

Je suis très fier de cette photo réalisée par Julien Montenéro et de la couverture composée par Michael Lasri. J’avais déjà travaillé avec les deux sur Génération H et ils avaient réalisé exactement mes souhaits. A chaque fois on travaille de la même manière. J’arrive avec une idée précise de ce que je veux d’un point de vue visuel et ils apportent leurs touches artistiques et leur inspiration. J’ai aussi la chance d’avoir carte blanche de la part de mon éditeur pour la réalisation de mes couvertures et je peux donc laisser aller mon imagination pour proposer des images percutantes. Je suis content qu’elle te plaise et qu’elle plaise aux lecteurs…

***

Bientôt la 2ème partie de l’interview en ligne.

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