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A qui le Rototom a-t-il vendu son âme ?

dimanche 2 septembre 2018, par Chloë Sunky

On ne doit rien à personne. Sur Sistoeurs, on peut dire ce que l’on veut car personne ne nous achète. Accepter de l’argent, c’est être redevable. Alors, on est pauvre. Mais libre. On fêtera en octobre notre quinzième année sur la toile. Sans pub. Sans bénèf. Sans rien d’autre que l’envie de publier ce qui nous semble authentique dans un monde défiguré par les faux-semblants. Dans un esprit positif, on a fait le choix de privilégier les articles élogieux. Mais nous sommes également là pour pointer du doigt ce qui mérite de l’être. Ainsi, en 2014, un article vantait sur nos pages « L’âme du Rototom » (A lire, ou relire, ICI ). Quatre ans plus tard, nous demandons : « A qui le Rototom a-t-il vendu son âme ? »

On y croyait. Nous qui ne croyons plus en rien, on y croyait, à cette parenthèse enchantée. On partait, en chantant, vers le Sud, tels des pèlerins impatients de retrouver leurs semblables. C’était l’époque où on avait encore la force de jeter une Quechua au cœur d’un paysage aride ; de crier le nom du festival en faisant rouler le « R », résonner les « T » et prolonger le « M ». Aujourd’hui, on ne jette rien d’autre que notre argent par les fenêtres, et les cris exaltés sont remplacés par des silences dépités.

Tout a augmenté. Le prix du festival, le prix de l’alimentation (la mythique pizza au feu de bois prend 1€ d’une édition à l’autre ?), le prix des « douceurs » (4€ une crêpe ? Vous êtes sûrs là ?), le prix du Redbull (3€ le verre ? Sérieux ?)… On promène notre déception dans des allées où les stands se bousculent en rang d’oignon. Le festival est devenu un véritable parc d’attraction. Le public (208 000 personnes) se presse aux comptoirs pour acquérir la tenue vert-jaune-rouge qui lui donnera un style pseudo-roots. Tandis que les hommes se ruent vers les tee-shirts bariolés, les femmes s’arrachent les produits « ethniques » : bijoux argentés, sacs en bandoulière et jupes dont les longueurs sont inversement proportionnelles aux prix affichés. Les tenues débraillées sont loin d’être improvisées.

Parfois, il n’y a carrément pas de « tenue », au sens traditionnel du terme. Qu’une femme soit dénudée ne pose a priori aucun problème. Quand le festival était encore en Italie, on commandait nos pizzas à des femmes aux seins nus, et personne n’y voyait autre chose qu’une simplicité volontaire, qu’un joyeux rappel du mouvement soixante-huitard. Nul ne s’en offusquait. Aujourd’hui, bon nombre de celles qui dansent en maillot de bain sont plus dénudées que si elles ne portaient rien. La « tenue » ne se joue pas sur la longueur du tissu, mais dans l’intention de celle qui la porte. Désormais, ça pue le sexe. Sous couvert d’un « Que calor » espagnol, ça pue le « baise-moi sur la piste ». Evidemment, il y a celles dont le corps peut permettre ce genre d’excès, que les hommes regardent avec envie et que les femmes détestent par jalousie. Et puis, il y a les autres, qui veulent participer à la course sans vouloir admettre qu’elles sont disqualifiées d’office ; celles à qui personne n’ose dire d’arrêter ces attentats vestimentaires et que, non, définitivement, ce bout de tissu qui lui rentre dans le cul (qu’on hésite à appeler « short » ou « culotte ») ne la met pas en valeur. On hésite à critiquer les fautes de goût, à relever les trop nombreuses identifications ratées aux bimbos des clips et des émissions de téléréalité, sous peine d’être illico catalogué. La nuance entre la volonté de « s’assumer » telle qu’on est et l’envie de « s’exposer » aux regards est aussi mince que la ficelle d’un string. On craint que le discours soit mal interprété et, redoutant de devoir expliquer que des plages de nudistes auraient plus de décence que le spectacle affligeant de bon nombre de rototomiennes alcoolisées, on préfère s’éloigner. La tolérance est le maître-mot. Alors, on tolère. Tout et n’importe quoi.

Au Rototom, on consomme. La bouffe, l’alcool, le sexe… Tout a augmenté, sauf la longueur du festival. Dix jours en Italie, puis huit en Espagne, et sept jours cette année. Tandis qu’on fêtait la vingt-cinquième édition, on pouvait espérer une formidable programmation mais ce fut, là encore, une déception. Ajouter des danseurs professionnels sur la plage et la scène Dance-Hall ne parvint pas à faire oublier l’appauvrissement généralisé de l’offre. Les exhibitions ne masquèrent pas les désillusions.

Factuellement, le Rototom reste le plus grand festival reggae européen. Les chiffres sont incontestables. Il ne s’agit pas de le comparer à d’autres festivals : aucun ne lui arrive à la cheville tant en nombre de scènes ou d’activités proposées que de participants. Le lieu, proche de la plage, est également un atout indéniable. Mais sa véritable valeur résidait précisément dans de petites choses inquantifiables.

Des petites choses qui ont éclaté comme des bulles de savon, désormais absentes dans les airs rototomiens.

Comment calculer le prix des sourires de celles et ceux qui nous tendaient le papier toilette à l’entrée des WC et qui, désormais, reproduisent mécaniquement le geste sans nous regarder ? Comment évaluer la valeur réelle du vigile qui, jadis, surveillait son périmètre de camping en prenant soin de reconnaître les rôdeurs autour des tentes ? Les vols ont atteint des records cette année et l’alchimie sociale, dont nous félicitions « l’essence sublimée de l’universel », n’est plus qu’un lointain souvenir. Vivre ensemble, dans la solidarité et le respect, est finalement un discours qui s’élève dans les airs et… ploc. Il éclate.

Les vigiles sont aujourd’hui principalement réquisitionnés pour fouiller les festivaliers aux entrées. Quand ils vident chaque poche d’une sacoche ceinturée à la taille, on a le temps de se demander ce qu’ils cherchent. Des boissons et de la nourriture ? Rien n’est admis afin d’optimiser les bénéfices. On le sait. On a pris la peine de finir en vitesse sa cannette et de la jeter devant leurs yeux. De la drogue ? On a arrêté de fumer depuis bientôt un an mais on reste solidaire de ceux qui fument encore, largement majoritaires dans un festival reggae. Qui peut croire que des barrières de sécurité pourraient les intimider ? Pour aller du camping au festival, il faut déjà esquiver « la Guardia Civile » qui, armée jusqu’aux dents, rackette tout le monde. Les mecs mettent tout dans leurs chaussettes et les filles dans leur soutif. Ce ne sont pas quelques vigiles… Mais que cherchent-ils ? Une bombe ? Dans une sacoche ? Le mystère reste entier quand, enfin, ils vous laissent passer.

Deuxième barrage de sécurité. On n’est pas là pour rigoler. Les vigiles vérifient votre légitimité à pouvoir entrer sur le site. Ils contrôlent votre bracelet en fonction d’un code-couleur hyper-ultra élaboré. Ils tirent dessus pour vérifier que vous ne vous êtes pas livré à un sombre trafic. Suspense. Un mouvement de tête vous fait signe de circuler. Vous avancez en traversant quelques vigiles supplémentaires, posés là, en arrière, juste pour le fun, au cas où. Ambiance.

Bien sûr, il faut « vivre avec son époque ». Evidemment, il faut reconnaitre que « les temps ont changé ». Attentats, terrorisme, violence… Les organisateurs font ce qu’ils peuvent pour notre sécurité et il n’est pas simple d’organiser un évènement d’une telle ampleur. Néanmoins, la volonté de diffuser les messages et les valeurs d’une musique révolutionnaire s’accorde mal avec des impératifs babyloniens. La culture de la fête se fait désormais au détriment de la défense de l’underground. A l’image de ces allées où les stands sont parfaitement alignés, proposant sensiblement les mêmes articles, on ne trouve plus de « fantaisie » au sens latin du terme (« imagination ») mais juste une « fantaisie » issue du grec ancien, se traduisant par l’action de se montrer, de briller. L’époque des jongleurs de feu, des ballons et des cerceaux est remplacée par des chorégraphies de Dance-Hall parfaitement maîtrisées.

Seuls les nouveaux participants peuvent encenser, des étoiles dans les yeux, un festival qui reste meilleur que les autres, mais qui est indéniablement moins bien qu’avant. Ceux qui n’ont pas connu cet italien qui trimballait une charrette énorme, customisée de tous côtés, agrémentée de drapeaux, klaxons, clairons de toutes les tailles, ne peuvent pas comprendre. L’activisme n’était pas un vain mot. La diffusion de « positive vibrations » ne se contentait pas de postures de parade.

Le Rototom est victime de son succès. Il est pris dans un engrenage que les organisateurs ont du mal à maîtriser. Afin de satisfaire tout le monde, il accepte de faire des compromis, au risque d’oublier que la réussite dépend moins du nombre de festivaliers que de la force des convictions ; au risque de négliger certaines valeurs. Le reggae est désormais réduit à une vision erronée qui se veut baba-cool. Pire. Le public se contente de prendre des « vibes », et les messages conscients sont compris de la façon la plus élémentaire où le « love » se transforme en terrain de chasse pour célibataires. Les vétérans, qui ont connu la véritable culture sound system, laissent progressivement la place à une génération docile, qui ne s’offusque pas d’être dirigée sans ménagement vers la sortie à la fin de la nuit. Même le dernier soir. Alors, quand on a eu la chance de danser, épuisé mais ravi, dans la lueur des premiers rayons d’un soleil italien ou dans la moite clarté des premières éditions espagnoles, à une époque où il n’était pas question de respecter des horaires ; où seul un vent de liberté dirigeait nos pas… Oui, quand on a eu cette chance-là… On connait le poids de la légèreté. On sait que les bulles de savon n’ont pas de prix.

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