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LUC QUINTON

La rage au bout des ciseaux.

Interview du vendredi 25 octobre 2002.

mercredi 23 mars 2005, par Séverine Capeille

Luc Quinton passe de l’art du découpage et du collage à celui du partage. Ses œuvres sont une invitation perpétuelle au voyage, un périple au coeur de l’humain. Le combat de ce collagiste de 42 ans est pour le moins. attachant. Il est contre les injustices, contre le racisme, contre l’indifférence. tout contre. Emouvant, drôle, lucide, généreux, il nous offre donc une réflexion sur un monde que nous ne regardons plus, ayant la fausse impression de l’avoir déjà trop vu. Luc Quinton est un poète, dans les images, dans les mots, dans les faits, et il me semble bien difficile de le rencontrer sans être « touché-collé ». C’est à vous de décider...

1/ Vous vous définissez vous-même comme un « autodidacte jusqu’au bout des papiers » : Comment vous est venue l’envie de faire des collages ? Les papiers vous donnaient des idées ou ce sont plutôt vos idées qui avaient besoin de papier pour s’exprimer ?

Je suis en effet un autodidacte qui est sorti du système scolaire après un BEP audio-visuel ; je ne suis pas passé par le lycée et encore moins par l’université. J’ai travaillé dés l’âge de 18 ans, dans le cinéma (comme porteur de bobines), puis je suis devenu correspondant de presse, et journaliste. C’est comme ça que je me suis fait, en grandissant chaque jour un peu plus, mais pas trop, et en rencontrant le maximum de gens différents. Au début, j’écoutais, je regardais… Je complexais à côté de ceux qui avait des choses à dire, à côté des créateurs de tous poils notamment. Aujourd’hui, quand même, je prends ma place, et ma parole. Petit à petit, l’envie de dire a pris le dessus sur la timidité. Au collège j’avais fait du théâtre, cela m’avait déjà un peu décoincé, mais quand même, je continuais de complexer. Et je te rassure, maintenant je prends la parole, y compris sans mes collages, et toute ma place dans la société. Donc j’ai grandis et aujourd’hui, avec mes collages je prends la parole comme si j’étais un marionnettiste jouant avec des poupées de chiffons, à l’image de la vie, pour dire et raconter, la vie. J’adore écrire aussi. Je me suis essayé au roman et en ai commencé plusieurs mais je ne suis jamais allé jusqu’au bout. Un seul, si, comme un pari que je m’étais fait : je l’ai terminé et j’ai adressé mon manuscrit à des éditeurs… sans réponse positive, mais ce n’est pas grave. Puis je me suis mis aux nouvelles, et même aux chansons ; c’est une forme d’écriture qui me convient mieux, ça va plus vite, à tout point de vue ; c’est comme des instantanés et cela me plait bien. C’est un peu ce principe que j’ai découvert dans les collages, un peu par hasard, retrouvant ainsi mes outils de la maternelle. Belle période que la maternelle ( !). On devrait tous rester un peu enfant ; on deviendrait moins violents, moins, heu… comment dire… con ? L’envie de raconter des histoires est passée du stylo plume à mes ciseaux et mon bâton de colle que j’avais déjà utilisé alors que je travaillais dans la communication pour la création d’affiches ou de maquettes. Un noël j’ai fais comme ça une trentaine de collages personnalisés pour les membres de ma famille et ainsi est née cette nouvelle "vocation"… Au début je faisais ça comme ça jusqu’au jour où un ami m’a bousculé pour que j’expose ( merci Jojo ! ), et voilà ; c’était en 1995 je crois. Et depuis, les images que je récupère dans toutes les publications que je croise ici ou là (magazines d’actualité, de voyages, professionnels, pubs, etc…) me servent de support à mes créations, certaines initiant des idées, d’autres participant comme décors, dans des collages qui associent également du papier que je fabrique. Et plus fort encore, je prends la parole !

2/ Etiez-vous déjà un adepte des heures de colle à l’école ?

Adepte des heures de colle, non, même si comme je l’ai dit, j’étais un cancre. Mais un cancre à l’image de celui de Prévert. Oui, d’accord, je l’avoue, j’en ai fait quelques unes. Mais les profs m’aimaient bien parce que j’étais un peu un cancre poète en quelque sorte. En primaire j’étais moyen mais je ne m’en sortais pas mal - j’ai même eu des prix d’excellence quelques fois avec des livres offerts par l’école comme ça se faisait chez moi, à Saint-Denis ; et au collège je m’occupais du Foyer socio-éducatif (je participais donc à la vie scolaire). Pour en revenir aux livres d’ailleurs, c’est ça aussi qui m’a donné envie de travailler le papier. Il y en avait beaucoup chez moi même si mes parents n’avaient pas trop de moyens ; des livres et de la musique. C’est pour cela que j’utilise le papier et mes petits outils de base ( et aussi un scalpel ), sans jamais utiliser l’ordinateur d’aucune manière. Je suis un artiste colleur - comme disent ceux qui veulent me coller une étiquette - mais avant tout un artisan colleur. Outre la technique c’est le matériau que j’aime, pour son touché, pour son histoire, pour son présent et pour l’avenir qu’il porte en lui, qu’il a toujours porté - il n’est qu’à voir comment les dictatures haïssent et brûlent les livres - et portera toujours contrairement à ce que peuvent dire ou souhaiter certains.

3/ Vos tableaux se définissent par la dualité, la coexistence de réalités opposées, le choc d’images dont le seul point commun est à priori le papier glacé. Pensez-vous que l’humain et le social soient définitivement contradictoires ?

Contradictoire, je ne sais pas. La vie est ce qu’on en fait. Nous sommes de plus en plus nombreux, aux quatre coins du monde, à lutter contre cette mondialisation du profit contre la mondialisation de l’humanité et de l’universalité. Peut-être un jour… Je suis peut-être un utopiste, peut-être, mais j’aime ce mot, et cette idée. Pour en revenir à la provocation, une chose est sûre, j’aime ça. Mais pas la provocation gratuite, malsaine, méchante ou porteuse d’arrière pensée. J’aime la provocation constructive, celle qui dénonce, celle qui met le doigt là ou ça fait mal pour faire mal à ceux qui ne voit pas le mal qu’ils font ou qu’ils côtoient. J’aime cette provocation et cet humour qui dérange, sur les grandes ou petites questions de notre société et de notre monde. Et c’est cette provocation que j’utilise dans certains de mes collages pour dénoncer la bêtise humaine. Je pioche ainsi dans les milliers d’images que j’ai en stock, des images que tous nous voyons quotidiennement, dans nos lectures, à la télé, mais également dans la rue, mais auxquelles nous n’apportons plus aucune attention tellement nous sommes submergés de ces visions comme pour nous faire magistralement glisser dessus sans aucune réaction sinon de nous rattraper en nous souciant de notre seul petit confort. Alors je les découpe et je les associe pour accentuer cette horreur, cette contradiction de notre nouveau millénaire. C’est cette dualité, cette contradiction entre un monde aux progrès extraordinaires et cette misère matérielle et intellectuelle que je montre ainsi, et qui, dans la confrontation d’images qui ne peuvent se côtoyer dans le réel, nous placent devant nos réalités, nos contradictions, voir, nos responsabilités d’homme, je dirai, d’humain. Je ne veux pas donner de leçons, faire de discours, émettre des hypothèses, quoi que… Je veux simplement qu’on réapprenne à regarder et se regarder, vivre et construire ensemble. Je crois que la poésie devrait être obligatoire à l’école, non pas comme une discipline imposée brutalement comme d’autres matières, mais comme une ouverture au partage et à la rencontre ; la poésie dans les mots, dans les images, dans les faits. Pas comme un principe "vieux con" mais bien dans une compréhension de ce que nous sommes, en toute objectivité. Une "discipline" transversale : une hygiène de vie.

4/ Qu’est ce qu’un artiste engagé ? Est-ce que toute œuvre d’art est un geste politique ?

Pour moi, la notion d’artiste engagé est de l’ordre du pléonasme. Par essence, un artiste, donc un créateur, est engagé. Sinon, ce n’est pas un créateur. S’il est là uniquement pour reproduire, pour refaire ce que les autres ont déjà fait ou font autour de lui, il n’est pas créateur ; il n’est peut-être pas même artiste. Mais cela n’engage que moi - à propos d’engagement !.. L’artiste a le pouvoir de dire et partager, qu’il soit acteur, auteur, chanteur, cinéaste, sculpteur, musicien, chorégraphe, conteur, plasticien ... Puisqu’il a le pouvoir du dire, il doit le faire. Et c’est cette parole qu’il doit utiliser pour contribuer à la construction du monde dans lequel il vit, il créait, il avance. Quelque soit son langage, il doit dire et partager. On connaît certains grands noms de la littérature ou de la peinture par exemple qui se sont engagés bien au-delà de ce que faisait les hommes de leur temps. Ils n’ont rien fait d’exceptionnel sinon de jouer leur rôle d’artiste, de créateur, tout leur rôle d’homme qui ont et prennent la parole. Bien plus modestement, je prends ma parole, au travers de mes collages, sans pour autant distinguer cet acte de mes actes de père de famille ou de militant humaniste, antifasciste, etc… Un artiste c’est un homme ou une femme qui sait dire les choses d’une certaine manière et qui peut les dire. C’est ainsi que je vis ma vie, d’artiste et d’humain ; c’est de cette manière que j’aimerais que les autres artistes s’engagent aussi, non pas en hommes politiques, mais en créateurs d’espoir et de partage.

5/ Vos œuvres nous amènent à regarder autrement les images de notre quotidien inquiétant. Elles démasquent le faux-semblant, la comédie humaine dans ce qu’elle a d’aliénant, comme au théâtre, un art que vous affectionnez particulièrement. Quand vous « mettez en scène » les papiers, vous imaginez que les spectateurs de vos tableaux puissent devenir acteurs d’un monde plus beau ?

J’imagine simplement qu’ils prennent le collage pour eux, c’est-à-dire qu’ils le vivent comme ils l’entendent, ou le voient devrais-je dire. J’aime beaucoup les vernissages, mais aussi les rencontres que je peux avoir avec des enfants ou des jeunes dans des écoles ou collèges, justement pour partager ces regards, ces sensations, partager nos émotions. Comme je l’ai dit, je ne donne pas de leçon, je n’ai pas la prétention de dire le "juste". Je pose simplement le doigt sur une réalité, pour dénoncer, c’est vrai, mais aussi partager. Partager ma douleur, mais aussi partager mon espoir. Et oui, pourquoi pas, si cela excite des envies de gueuler, de se bouger, de se révolter, je suis preneur. Mais chacun est responsable de ses actes et implications dans la vie collective. Plus nous serons nombreux à regarder autour de nous, plus nous serons nombreux à refuser les inégalités, les guerres de toute nature, les extrémismes, les intégrismes, le sexisme… Je le reconnais, et même le revendique : je suis un pessimiste, mais je suis un pessimiste actif ; une notion que je préfère et de très loin à celle d’optimiste passif… Je suis blessé, mais je me bats ! C’est un peu cela que je veux dire dans mes collages. Un jour, sur un livre d’or d’une de mes expos - je crois à l’occasion de la première présentation de mon exposition intitulée "droits de l’homme ? des collages immédiats", à Grenoble - il y avait ce petit mot d’un travailleur immigré au chômage, qui, avec plein de fautes d’orthographe me disait son bonheur de se retrouver quelque part dans mon travail et que cela lui redonnait espoir. Rien à ajouter…

6/ Le jeu de mot semble s’imposer à vous pour dénoncer le poids des maux (« guère épais » ; « Linceul drapeau »…). Il y a une parfaite cohérence entre les injustices superposées et les formules utilisées. L’ironie est-elle pour vous une arme ou un bouclier ?

Je me suis mis tard à la lecture (vers 12/13 ans), mais j’ai découvert ce bonheur avec des gens comme Jacques Prévert, Boris Vian, Jean-Paul Sartre, entre quantité d’autres… J’adore les mots. Et c’est vrai, chacun de mes collages a un titre, élément à part entière de l’ensemble. Chacun des titres ainsi, joue avec l’image, et joue avec les mots. J’ai fait cet exercice avec des collégiens récemment en leur proposant de donner des titres aux collages que j’avais apporté. C’est extraordinaire comme chacun peut ressentir les choses différemment, et fort heureusement. C’est un jeu, là aussi, entre les images qui se confrontent, entre les mots qui se jouent les uns des autres, et le texte et l’image finale qui se choque, s’entrechoque pour ne faire plus qu’un. Alors, de la même manière que je suis capable de placer un chamelier et son chameau sur une banquise de glace, je bidouille les expressions pour toujours aller plus loin dans le jeu "imagique" des mots… Et l’humour, l’ironie font bien partie de ce principe et de ce jeu. Ils sont également une arme formidable aussi, si elle est bien utilisée. On vient de revoir sur les écrans "Le dictateur" de Chaplin ; voilà une arme formidable contre l’extrême droite et l’horreur. Là encore ce n’est pas un bouclier pour se protéger mais bien une arme pour combattre et construire.

7/ Certaines de vos œuvres sont particulièrement fortes, je pense à ce sein décharné essayant vainement d’alimenter son bébé, à cette tasse de chocolat appétissant que vous lui avez opposé et qui en dit long sur le terme « d’égalité » figurant dans la déclaration des Droits de l’Homme : il y a une sorte de violence qui peut parfois choquer. Une brutalité nécessaire pour réapprendre à regarder ce que l’on n’ose plus voir ?

Violence choquante en effet ! Mais elle n’est pas de ma responsabilité. C’est la réalité qui est choquante. Ce collage qui s’intitule "chocolat" est d’une simplicité extraordinaire puisqu’il n’associe que deux éléments : cette femme noire décharnée donnant ce qui lui reste de sein à son nourrisson tellement amaigri qu’il ressemble à un mort vivant ; et cette délicieuse tasse de chocolat fumant. Quant j’ai trouvé l’image de cette africaine, elle m’a fait terriblement peur, mais je l’ai mise de côté en attendant de trouver comment l’utiliser dans un collage bien qu’à elle seule elle dise tout ! Pour autant, il me fallait là aussi jouer la provocation et pousser un vrai et fort coup de gueule ! Et puis, plusieurs mois après avoir rangé cette image, en feuilletant un beau catalogue d’une grande chaîne de magasin de décoration, je suis tombé sur la tasse. Le collage était né. Chaque fois que je l’expose, il met mal à l’aise, comme d’autres, mais celui-là particulièrement. J’ai même eu un jour une journaliste de Radio France qui a failli accoucher dans la salle d’exposition tellement l’image est violente. Pour autant, de ces images de famine et d’horreur, nous en voyons tous les jours à la télé et dans nos jolis magazines de papier glacé. Que faisons-nous pour l’Afrique et les africains ? Que faisons-nous pour tous les autres peuples qui souffrent d’une manière ou d’une autre ?..

8/ Vous fabriquez vous-même le papier que vous utilisez. S’agit-il de transformer la matière pour modifier l’environnement, pour que le fond et la forme « collent » parfaitement ?

Transformer l’environnement tu l’auras compris, ce n’est pas la tâche que je me suis fixé, même si je suis très attentif à l’environnement. C’est avant tout aux hommes que je pense, je le reconnais et je l’assume. Je peux cependant citer par exemple ce collage, "encre noire", qui fait cruellement référence au naufrage de l’Erika et à la toute puissance des pétroliers - un collage encore d’actualité, malheureusement lorsque l’on voit ce qui se passe en Espagne aujourd’hui… Mais pour en revenir au papier, c’est vrai que j’aime ce matériau, depuis toujours. Alors, en plus des images que j’empile chez moi, je récupère toutes sortes de papier que je retravaille, tout comme les reste de ma vie de consommateur, comme les rouleaux de cartons des papiers wc, les journaux, les boites à œufs, etc… J’ai commencé à fabriquer du papier avec un jeu que ma fille aînée avait eu à noël ; et je l’ai gardé, le jeu - et la fille aussi je te rassure, ainsi que sa sœur… Depuis, mon père m’a fabriqué une presse plus grande. Et comme ça je réalise des fonds pour certains de mes collages, en jouant sur les couleurs, les reliefs. Peut-être est-ce là une forme de recyclage des matériaux pour redonner vie aux idées ?..

8/ Vous avez élaboré votre propre technique artisanale, mais n’avez-vous jamais été tenté par le traitement informatique des images ?

J’utilise chaque jour l’informatique, qui est un outil très pratique pour beaucoup de choses, la communication notamment. Mais attention que les outils ne se retournent pas contre nous et qu’au final on ne sache plus communiquer en direct. C’est pareil pour la création contemporaine. A chacun son truc. Moi j’aime vraiment partager, en direct. Je ne rejette pas l’ordinateur, mais je suis trop attaché à la matière, à la vie, pour ne pas la réserver à des principes virtuels. Le papier vient de l’arbre, l’arbre est vivant, il porte en lui une histoire, de sa forêt natale au livre qu’il devient. J’ai peur de tomber dans une démonstration qui me dépasserait là, mais voilà, j’aime trop le papier pour l’oublier. Et puis, c’est un tel réel bonheur que de me mettre à mon bureau, de feuilleter des heures durant des milliers d’images, de poser les feuilles les unes sur les autres, de comparer, d’essayer, de confronter, puis de découper et de coller pour inventer, et partager. Peut-être qu’un jour je viendrai à l’ordinateur pour cela - cela me fascine en effet ces logiciels de création d’image - mais je suis un artist-z-anal et en reste à des méthodes plus naturelles et qui me satisfont pleinement. Et puis il y a la fabrication du papier, et là, c’est génial : les mains dans la pâte, en jouant avec la matière, et en découvrant ce que la feuille créera d’elle-même durant le séchage. Comme un gamin ; j’adore…

9/ Jacques Prévert est-il une sorte de modèle idéal pour vous ?

Un modèle, surtout pas. Des modèles, j’en suis revenu... Par contre, une référence, oui, trois fois oui, comme Boris Vian ou Charlie Chaplin par exemple, ou Jacques Tati, et d’autres encore. J’aime les poètes, qu’ils travaillent avec les mots ou avec les images. Je n’ai pas de modèle, mais j’ai en effet comme ça des gens que j’aime, des gens que je n’ai jamais rencontré, et d’autres, que j’ai eu le bonheur de croiser et qui me donne la force et l’envie de rester actif malgré mon pessimisme ambiant. Parce que j’aime la vie, comme Prévert, comme Vian, comme Chaplin, et bien d’autres, qui sont des hommes écorchés, des poètes et qui disent la vie, et se battent.

10/ Vous travaillez actuellement sur une impressionnante série de tableaux (100 pour être exacte) sur le thème « cent papiers ». Pouvez-vous nous en parler ?

En effet. Comme tu as pu le comprendre, j’aime le papier. Donc j’ai eu cette idée de série de collages sur le thème du papier, tous conçus sur le même principe. Je trouve des photos de papier, c’est à dire des images dans lesquelles se trouvent, d’une manière ou d’une autre, des éléments de papiers photographiés. Par exemple un type lisant le journal, j’extrais le journal de l’image pour l’insérer dans un décor, ou un contexte, en jouant sur les couleurs, les formes, etc… Puis j’inclus une feuille de papier de ma fabrication toujours en respectant les couleurs, les rendus… et cela donne un collage avec un titre en relation plus ou moins directe avec le papier, et le collage bien sûr. Nous parlions de Prévert ; justement un des collages s’intitule "les feuilles mortes"… Et dans cette série, je fais encore plus place à la poésie puisque là la grande majorité des collages n’ont rien à voir avec l’actualité ou la misère du monde. Cependant, ben oui, tout le monde l’aura compris avec ce que je viens de dire avant, cette actualité fait partie intégrante de moi. Ainsi il y a un collages qui s’intitule "sans papiers", un autre "encre noire" (je viens d’en parler à propos des marées noires) ou encore "entubeur" à propos des Etats-Unis… Mais je rassure, il y en a beaucoup d’autres qui sont beaucoup plus "léger". Cette série "cent papiers" a été présentée déjà trois fois, mais de manière incomplète, par manque de place, mais aussi, je l’avoue, parce qu’elle n’est pas terminée - c’est sur le point de… Elle a notamment été présentée dans le cadre d’un soutien aux salariés du Centre technique du papier de Grenoble, en lutte pour la défense de cet outil de recherche quasiment unique en Europe. Nous parlions d’engagement ?.. J’ai par ailleurs commencé une autre série, sur les expressions toute faite, comme "aller au violon", "rester de marbre", "donner la chair de poule"... qui donnera un côté un peu plus ludique à mon travail. Et puis, je fais aussi des collages qui n’entrent dans aucun moule ou thème, qui font sourire ou rire, qui font rêver, tout simplement.

11/ L’art vous sauve de quoi ?

L’art ne me sauve pas, du moins je ne crois pas ! Et, quoi qu’il en soit, je n’ai jamais attendu cela de lui. Pour autant, je suis convaincu que les artistes pourront très largement contribuer à nous sauver de cette bêtise humaine qui se développe partout, notamment par la toute puissance des médias ( mais pas seulement quand on voit l’obscurantisme religieux en action par exemple ). Que les choses soient claires, je ne suis pas un anti-télé par exemple, bien au contraire. J’y ai des amis qui y travaillent notamment, et j’apprécie certaines de ses productions. Mais il serait malhonnête de croire qu’elle n’a aucune responsabilité dans notre abrutissement. Donc, l’art, mais surtout les artistes, au quotidien, dans la rue, dans les lieux de diffusion, au cinéma, à la télévision, au théâtre… et dans la vie quotidienne, doivent pleinement jouer leur rôle de bousculeurs des idées reçues. Les artistes ont toute leur place dans la vie politique et citoyenne de notre société. Pas pour faire à la place des politiques, mais pour les réveiller chaque matin ; faire avec les citoyens, je veux dire avec l’ensemble des habitants, qu’ils aient ou non des papiers pour être dans les petits papiers de la vie respectable et respectée. J’ai parlé de poésie, je parlerai aussi de l’importance de la création, à tous les niveaux, contre cet abrutissement uniformisé, depuis la nourriture jusqu’à la chanson en passant par les fringues par exemple. Paradoxalement, nous sommes dans un monde qui a des potentialités extraordinaires, à tous points de vue, et nous sommes de moins en moins nombreux à pouvoir en profiter, à les partager. C’est ça que je dénonce, comme créateur et comme citoyen.

12/ Que signifie le mot « rencontre » pour vous ?

Le mot "rencontre"… J’aime beaucoup ce mot, comme celui de "partage". Dans ma petite vie de créateur et de militant - artiste militant ou militant artiste comme interroge à mon propos mes amis de la Compagnie Jolie Môme - j’ai eu l’occasion de rencontrer des gens formidables. J’en citerai quelques uns qui sont devenus des amis ; je viens de parler de mes copains de la Compagnie Jolie Môme ; je pourrais aussi parler de Pierre Fugain (résistant, père de Michel), Roger Martin (écrivain), Yves Gaudin (un poète rapsode merveilleux), Hafsa Zinaï Koudil (écrivain, cinéaste, militante algérienne qui a échappé plusieurs fois à la mort assassine des intégristes algériens), Marcel Trillat (rédacteur en chef à France 2)… et quantité d’autres, anonymes, qui chaque jour s’impliquent dans la vie. La rencontre, c’est quand il n’y a pas de différence, c’est lorsque chacun est bien chacun, sans plus, ni moins, quelque soit son histoire propre. La rencontre c’est ça, c’est l’émotion partagée, c’est le plaisir d’être ensemble et de pouvoir parler, de rien et de tout, simplement, et d’être bien. Ce sont ces rencontres que je recherche et que j’aime à partager, avec mes amis, avec ma famille, et avec tous ceux que j’ai encore à rencontrer. Souvent on me demande si je consacre mon temps entier à mon travail de créateur. Je réponds que non et que je ne le souhaite pas. J’ai un boulot par ailleurs, et je milite aussi, justement parce que je ne peux pas rester seul, parce que pour moi, la rencontre c’est essentiel. De la même manière que l’on est peut-être pas un artiste si l’on ne s’engage pas dans la création, peut-être n’est-on pas réellement un homme en vivant enfermé chez soi.

13/ Les regards de vos personnages sont très expressifs, comme s’ils nous regardaient justement fuir leurs regards. Des regards qui nous emparent, qui « inondent la conscience » dirait Kafka. Je suppose que trouver l’image qui correspond exactement à ce que vous recherchez doit parfois prendre des mois ?

C’est vrai. Mais je ne sais pas si les personnages que je prends pour mes collages nous regardent tous. Quoi qu’il en soit, ils ont leur propre regard. Il arrive aussi qu’ils passent ainsi, comme oublié ou comme perdu dans cette nouvelle histoire que je leur impose, comme un metteur en scène qui ne laisserait aucune liberté à ses acteurs dans le jeu de la pièce en répétition - ce qui serait d’ailleurs une aberration à mon sens… Mais voilà, c’est comme ça pour les collages. Pour ce qui est du choix des images ou des éléments qui composent mes collages (entre deux et quatre ou cinq en moyenne) il est vrai que quelques fois je mets des jours, des semaines ou des mois pour trouver l’élément manquant. Chacun d’entre eux doit en effet bien fonctionner, dans les couleurs, dans les dimensions, les perspectives… Comme je l’ai dit, je n’utilise pas l’ordinateur qui pourtant permet d’agrandir, d’inverser, d’orienter différemment une image et donc de l’adapter aux besoins. Je fonctionne ainsi, passant des heures à rechercher le morceau d’image nécessaire à la finalisation de mon collage. Quelques fois, je pars comme ça dans mes piles d’images, sans idée particulière, et je m’arrête sur telle ou telle photo qui servira de base à une prochaine création. D’autres fois c’est l’idée en tête que je pars à la recherche des éléments qui donneront naissance à un nouveau collage.

14/ Avez-vous une citation, un proverbe, une petite phrase qui vous suit partout ?

Ni proverbe, ni citation qui me suit partout. Peut-être cependant celle-la, de moi - régulièrement j’écris sur des petits bouts de papier des petites phrases, comme ça… - donc : "pour être beau, suffit d’être soi". Je repense à cette petite phrase que j’ai écris il y a un paquet d’années mais qui me semble bien aller avec cette discussion. Nous sommes tous créateurs, nous avons tous notre place, nous avons tous un rôle à jouer en se méfiant et en refusant les colleurs de vie et d’avenir à mon image lorsque je suis avec mes collages. C’est une contradiction que je découvre en répondant à cette question. Je milite pour l’indépendance de chacun, bien entendu dans une société organisée et solidaire et j’impose des parcours ou des discours à mes créations… Tu ne parlais pas de contradiction dans une de tes premières questions ? Et puis, il y a cette phrase de Prévert (encore lui) : "De deux choses lune, l’autre c’est le soleil". Comme lui j’ai choisi le soleil, sans oublier la lune, pour que cette terre soit un tout, pour tous, sans plus, mais sans moins. Et, quand même, ces derniers temps ce "quelle connerie la guerre" de Prévert (encore lui) que je porte régulièrement, petit badge rectangulaire jaune fluo, sur ma veste, de la même manière qu’il y a dix ans lors de la première guerre du Golfe.

15/ « Linceul drapeau » présente un juif et une palestinienne. Ils attendent. Le visage tourné vers la même direction, incertaine. De la force de ton ciseau, vous dénoncez les initiatives de paix poignardées par les extrémismes de tous les bords qui, interminablement, se refilent le couteau. Voulais-tu rajouter quelques mots sur ce tableau ?

Ajouter quelques mots sur ce tableau, non ! Mais sur cette situation tellement terrible que vivent, si l’on peut dire, les palestiniens en premier lieu dans une situation d’apartheid, oui ! Mais également sur ces israéliens qui subissent aussi cet engrenage de terreur. C’est vrai, je prends avant tout position pour les palestiniens, chassés de leurs terres et humiliés. Mais je prends aussi position pour les israéliens, pacifistes, si courageux puisque minoritaires dans ce contexte où la logique de guerre prévaut. Je pense avant tout à ces deux peuples, aux enfants, aux femmes, et aux hommes. Il faut absolument que l’opinion internationale fasse pression pour que les résolutions de l’ONU soient respectées, pour qu’enfin la paix s’impose. En ce sens, je n’accepte pas la position de G. Bush qui veut nous lancer dans une guerre contre l’Irak sous prétexte que ce pays ne respecterait pas les décisions de l’ONU alors qu’il ne dit rien à Sharon pour que lui aussi respecte les décisions quant aux territoires occupés notamment. C’est intolérable et ça, oui, ça me met en colère. C’est cela que je veux dire dans mes collages, de la même manière que je le clame en participant aux manifestations contre la guerre. Dans ce collage, cette femme palestinienne et ce militaire israélien semblent dépassés par les évènements et attendre on ne sait plus trop quoi. C’est cela aussi qui est terrible.

16/ La colle est-elle votre drogue de prédilection ?

J’adore vraiment cette interview et tes questions, vraiment. Non, la colle n’est pas ma drogue de prédilection. Elle fait partie en effet de mes moteurs, comme mes ciseaux, et bien d’autres choses encore. Mais mon réel moteur, c’est mes deux filles. Ce sont elles qui sont ma drogue et ma raison d’être et de vivre. Et puis ma famille et mes amis, et toutes ces rencontres que j’ai faites et toutes celles à venir. J’aimerais tant que tout cela aide à recoller les morceaux de cette planète qui ne cesse de tourner trop carré, trop uniformisé, trop imposé, trop martyrisé…

17/ Vous êtes un proche du combat des femmes dans le monde. Pensez-vous, comme Aragon, que « la femme est l’avenir de l’homme » ?

Surtout pas, au risque de me faire mal voir. J’adore Aragon. Et, pour le coup, il s’agit bien là d’un créateur qui a su prendre ses responsabilités, toutes ses responsabilités, d’homme et d’écrivain - même s’il a eu une attitude pas très correcte vis-à-vis de Prévert notamment ; mais là, c’est autre chose. Non, la femme n’est pas l’avenir de l’homme. Nous sommes l’avenir : les femmes, les hommes et les enfants, même si, à chaque étape de notre vie nous restons un individu à part entière, et respectable. Tu sais, sur les femmes, j’étais contre la loi sur la parité - aïe, encore des baffes pour moi. C’est vrai, être femme n’est pas une qualité, mais un état. Et je trouve désolant qu’une société, développée, intelligente, avec l’histoire qui est la nôtre, avec les personnalités qui ont jalonné les siècles, qu’une société comme la nôtre donc, en soit encore à devoir légiférer pour donner leur place à une catégorie de personnes, qui devrait être reconnue et respectée, de fait, naturellement. Bien entendu, j’apprécie qu’elle ait été votée et que des femmes soient entrées plus nombreuses dans les différentes Assemblées. Mais enfin, depuis, ayons le courage de regarder si les choses ont avancées pour autant dans un meilleur sens ; et je n’en fais pas là reproche aux femmes, bien entendu. Ont est dans un pays où le vote d’extrême droite a terrifié les bien pensants qui ne font pas grand chose contre ces idées nauséabondes - voir les présidentielles - où une société policière et répressive se met en place vitesse grand V… Par principe, je ne fais pas plus confiance aux femmes qu’aux hommes et inversement ; peut-être mon côté pessimiste. Mais aux gens, qu’ils soient hommes ou qu’ils soient femmes, et quel que soit leur âge. Alors, je serai tenté de dire : "les humains sont l’avenir de l’humain" ; mais la formule n’est pas belle et surtout, bien évidemment : méfiance... Pour en revenir aux femmes et lever toute ambiguïté, je veux dire combien j’ai appris auprès d’elles, et notamment ces femmes algériennes, menacées dans leur intégrité et leur vie par des hommes et un système barbare, par aussi des religions de plus en plus présentes et détournées vers une utilisation intégriste ; une véritable leçon d’espoir, de combativité et de courage face à la monstruosité des hommes. J’aime les gens qui luttent, tout simplement, et en la matière nous avons bien des leçons à retenir des femmes, notamment algériennes, mais aussi afghanes…

18/ Quelle trace aimeriez-vous laisser dans l’imaginaire collectif ?

Je n’ai pas particulièrement l’ambition de laisser une trace quelconque dans l’imaginaire collectif bien que, comme tout créateur, j’aimerai assez que mon nom perdure et soit connu. Je suis fier de mon nom, et ce n’est pas parce que c’est le mien, mais parce qu’il a une histoire et que cette histoire est complètement mienne. Par exemple, mon grand-père paternel était conducteur de locomotive à vapeur et résistant ; il est mort en déportation après avoir été dénoncé par des français et arrêté par des flics français. Mes parents se sont battus contre la guerre d’Algérie, contre le colonialisme, contre la dictature de Franco en Espagne - mon père est un des plus jeunes résistants de France médaillés… C’est ça mon nom, c’est ça mon histoire… Une histoire que je poursuis, non pas pour laisser une trace dans l’imaginaire collectif mais bien pour prendre ma place, toute ma place dans ce combat pour la vie et contre la bêtise humaine. J’ai la modeste prétention de penser que mon militantisme, mais également mes collages y contribuent.

19/ Quel est votre projet artistique le plus fou ?

Si j’osais, je dirais faire du théâtre, retrouver ce plaisir que j’ai connu pendant quatre ans, ou, encore mieux, du cinéma… Mais je n’ose pas. Sinon, avec mes collages, j’ai plusieurs projets. Peut-être ne sont-ils pas si fous que ça, mais ce sont des projets, comme un livre d’artiste avec une petite maison d’édition qui m’en a fait la proposition (L’Entretoise), de ces livres tirés à cinquante exemplaires uniques ; sortir un livre aussi, mais plus classique avec ma série des "cent papier" (c’est en cours de discussion) ; deux autres projets aussi, de livres, pour enfants… Et de nouvelles rencontres, et de nouvelles expositions (comme à Vif en Isère en février 2003, à Givors dans le Rhône en juin, à Saint-Amant-Roche-Savine en Auvergne en juillet/août, et Arles… notamment) Et puis, faire des grands collages, à partir d’images tirées d’affiches… Et aussi, aller à Venise… et ailleurs.

20/ Par quoi avez-vous envie de terminer cette e-terview ?

Par : merci demoiselle Séverine pour ces questions récurrentes et originales… Et merci parce que tu fais partie de ces rencontres qui composent et habillent ma vie et me font avancer, avec envie, et partage.

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1 Message

  • > La rage au bout des ciseaux.

    10 mai 2005 19:01, par Quinton Léa
    Merci pour cet interview qui me fait connaitre et reconnaitre mon père et sa personne ! Les questions m’ont semblées justes et les réponses m’ont plues ! Voila, c’est tout ! Léa

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