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Hubert Selby Junior : Les tours de manège du souffle de la mort

dimanche 16 janvier 2005, par Franca Maï

Et puis un jour, vous avez rendez-vous avec le Démon.

Au bout de quelques chapitres, vous prenez conscience de ne plus pouvoir regarder le monde avec des yeux éteints. L’autel du désespoir et des ténèbres vous épingle implacablement. La mort flirte avec vos os. Elle s’installe dans le froid glacial d’une chimérique humanité. Vous plongez dans l’urgence.

Hubert Selby Junior, l’auteur américain de ce roman maudit est un homme qui a échappé quatre fois à la faucheuse.

Né en 1928 - un an avant l’effondrement de la bourse et la Dépression prévisible résultante- il s’éteint le 26 Avril 2004 à Los Angeles, dans une modeste maison du quartier de Highland Park, bourrée de livres et de musique, répudiant convulsivement l’écran de neige pour ne pas perturber ses songes.

Dans un quasi-anonymat.

L’une des plus grandes voix de la littérature Yankee de ce siècle, l’auteur majeur surnommé « le Céline américain » idole de la culture Rock, crève seul, abandonné, oublié par ses éditeurs et compatriotes.

Dès sa naissance à Brooklyn, il est étranglé par le cordon ombilical de sa mère. Pendant 36 longues heures, il lutte. Les médecins diagnostiquent une cyanose et des dommages cérébraux provoqués par le manque d’oxygène dans le cerveau.

A peine débarqué sur terre, Selby étouffe déjà.

Bazardant ses études, il s’engage dans les Marines à l’âge de quinze ans et bourlingue au travers le monde, suivant fidèlement les traces d’un père alcoolique mais vénéré. A dix-huit ans, il contracte une tuberculose. Ce jeune homme athlétique se transforme alors en vieillard en sursis. Quatre années, cloué à un lit d’hôpital, font fondre ses quatre-vingt cinq kilos et son mètre quatre-vingt, pour laisser place à un spectre au corps dépossédé d’un poumon et de dix côtes. Souffle coupé.

Rendu à moitié sourd et aveugle par les débuts hasardeux de la streptomycine, Selby appréhende le monde, en apnée versatile.

Soutenu par son ami, Gilbert Sorrentino, qui le guide dans le chemin initiatique qu’est la lecture, il découvre Dostoïevski, Chandler, Hammett, Conrad, Shakespeare etc...

Dérivant dans les eaux troubles de l’alcool, la drogue et la dépression, à 28 ans il est condamné à mourir définitivement, mais lors de cette expérience qu’il qualifie d’ultime, il s’achète une machine à écrire. Il connaît les lettres de l’alphabet. Il sera écrivain.

Il commence l’écriture -en 1959- de son premier roman « Last exit to Brooklyn » qu’il mettra six années à accoucher. Un recueil de six histoires noires et sans espoir. La lente autodestruction de personnages plongés dans un univers terrorisant.

2 millions d’exemplaires vendus. Ce roman-culte fouette l’Amérique puritaine, en pleine face, la laissant sonnée sur le macadam. Sans respiration.

« Last exit to Brooklyn » fait l’objet d’un procès pour obscénité en Angleterre et se retrouve banni en Italie.

L’Amérique aseptisée a la dent vengeresse et la main longue.

Les trois autres romans qui suivront « La Geôle »(1972) « Le démon » (1976) et « Retour à Brooklyn -Requiem for a dream (1978) » seront des échecs. La presse américaine, en bonne fille obéissante, ira jusqu’à utiliser le terme « sordidisme » pour illustrer l’oeuvre de Selby.

Mettant en scène un personnage récurrent, Harry, Selby souligne avec obsession - au rythme d’un phrasé épileptique cerclé de poésie hallucinée- l’hypocrisie d’une société qui mène une guerre contre la drogue en abrutissant son peuple de drogues légales et médicamenteuses.

Tous ses romans témoignent de sa vision quasi mystique du Mal, tout en injuriant copieusement un Dieu conflictuel. La faillite d’un monde déshumanisé.

Selby ose désacraliser le rêve Américain. Il le paie chèrement. Il est marginalisé.

Rayé dès lors, des maisons d’édition, il sombre dans la misère pendant plus de quinze ans, ne devant son salut qu’à sa maigre pension militaire d’invalidité.

En 1999, le succès de son conte de Noël destroy « Le saule » en Angleterre et en France et l’adaptation cinématographique de « Retour à Brooklyn » / Requiem for a dream / de Darren Aronofsky, offrent une nouvelle respiration à Selby.

Il a été marié trois fois et a eu quatre enfants.

Il s’est enfui du monde un matin gris peau de souris, toujours en quête de l’air qui lui manquait cruellement. Il transbahutait une machine à oxygène pour se déplacer, jusqu’à ses derniers râles.

Hubert Selby Jr, laissait toujours une phrase inachevée pour la reprendre le lendemain. Il nous a offert de terminer la dernière, en pure bouffée d’air. Ne le décevons pas.

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1 Message

  • Merci de cet article fascinant

    J’ai découvert Hubert Selby Junior l’été dernier, avec Last Exit To Brooklin - un choc et aussi un vrai plaisir de lecture. Son mélange de lucidité et de sensibilité extrêmes plongent le lecteur corps et âme dans les scènes saccadées et denses de ce Brooklin à la fois attirant et terrible.

    Chaque scène cueille l’âme doucement et l’entraîne dans un mouvement vertigineux et accéléré qui la laisse essorée et un peu hébétée - pour être aussitôt replongée dans une nouvelle scène... le pas de valse se répète.

    On retrouve dans l’écriture de cet article, ainsi que dans l’écriture de Franca Maï en général, ce lien intime entre la lucidité et la sensibilité. Un dialogue étroit et réussi entre la narratrice et son sujet.

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