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Feu rouge et chapeau bleu

samedi 21 septembre 2013, par Séverine Capeille


Comment était-il arrivé à ce carrefour ? Il ne le saurait jamais. Le quartier avait tellement changé ces dix dernières années qu’il ne reconnaissait plus rien. S’il avait vu juste, le Café de la Paix devait se situer deux rues plus loin. Il suffisait de traverser et de tourner ensuite après la boulangerie. Tiens, la boulangerie. Rien que pour ça la France était un beau pays. Voilà une raison qu’il aurait dû ajouter à la longue liste donnée à la mère de ses trois enfants quand elle lui avait demandé les raisons qui le poussaient à quitter les États-Unis. Un regrettable oubli. Le feu était rouge mais il descendit du trottoir, comme un gamin aimant braver les interdits.
Il regarda à gauche.
Il regarda à droite.
Puis, il regarda à gauche, de nouveau.
Le camion était loin.
Le camion était loin et il avait chaud.
Il s’avança. En vérifiant.
Oui, il avait largement le temps.
Largement.
Et de l’autre côté, il n’y avait rien. Ni bus ni taxi dans le couloir qui leur était réservé.
Rien.
Il pouvait être confiant.
Il fit quelques pas en regardant droit devant. Il y avait une petite mamie avec un chapeau bleu qui attendait de l’autre côté. Il lui sembla qu’elle l’observait avec un air inquiet.
Il regarda à gauche. Par sécurité.
Et si jamais… ?
Tout allait bien.
Les mamies en faisaient toujours trop. Et puis, il était déjà à la moitié du chemin.
Que pouvait-il lui arriver ?
Il tint tête au chapeau bleu. Il avait passé l’âge de se faire impressionner par le-petit-bonhomme-rouge, et n’avait pas encore atteint celui où la lenteur des mouvements de son corps le contraindrait à respecter les feux de signalisation.
Il se sentait puissant.
Mais le visage de la mamie se crispa brusquement. Deux yeux ronds et une bouche ouverte repoussèrent ses rides jusqu’aux pourtours de son couvre-chef. Il eut le temps de penser qu’elle avait sûrement été belle, avant de se demander ce qu’elle avait pu voir de si terrifiant.
Il entendit le bruit des pneus.
Il tourna la tête et put très distinctement voir la panique du conducteur de la voiture qui lui fonçait dessus. Un véhicule rouge flambant neuf qui avait voulu doubler le camion.
Il ferma les yeux, retint sa respiration.
Crissements sur le goudron.
Il se figea, entre deux bandes blanches du passage piéton.
S‘il devait un jour voir le film de sa vie à l’envers, c’était maintenant.
Mais il ne vit rien.
Il sentit le vent ébouriffer ses cheveux.
Puis l’odeur d’un pot d’échappement.
Il était vivant.

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