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Faire un tube comme pièce d’art : une performance de Fabienne Audéoud

mardi 26 mai 2009, par Le Collectif Sistoeurs

Fabienne Audéoud est une artiste plasticienne et musicienne au parcours atypique.

Jusque là, c’était beaucoup plus « show » que « bizz » : 20 femmes qui jouent de la batterie les seins nus dans une galerie, désapprendre à jouer du piano… et puis voilà un projet qui vient réclamer sa place auprès du public dit grand… (vous vous sentez « grand » comme public, vous ?)


Fabienne Audéoud quitte Paris en 1990 pour réaliser un opéra de chambre à Londres… et y reste dix ans. On la retrouve avec ses vidéos, ses concerts, ses performances, sur des scènes musicales les plus diverses, dans des galeries et centres d’art un peu partout dans le monde…

Avant de rentrer à Paris en 2002, elle fait plusieurs voyages au Sénégal où elle est profondément marquée par la différence d’approche de la musique. « là bas j’ai vu et entendu une musique faite pour le public et avec lui… ici on nous présente tellement souvent la musique en fonction de combien aiment … les titres les plus écoutés… ça parle toujours de public… mais un public qui est devenu chiffre… »

Elle décide alors de faire sa Marcelle Duchamp. Ce ne sera pas un objet -comme un urinoir- qu’elle fera rentrer dans un musée, c’est un hit : c’est SISTERS, un tube- comme pièce d’art.

- Présentation du projet par Fabienne Audéoud :

C’est à Dakar que j’ai eu l’idée… Celle d’une performance : Produire un hit en tant que pièce d’art.

Ça fait un moment que je travaille sur ce que les anglophones appellent le performatif. Ça se traduit mal, le « performatif ». Même phénomène, mais à l’inverse pour le « dispositif »…
Je suis « performatif » plus que « dispositif ».
Ça vient de la pratique de la musique dans laquelle… le dispositif ne suffit pas.

En Afrique (en allant vite) la valeur d’un masque ou d’une sculpture est liée à sa fonction, à son action jouée dans le groupe. L’objet existe à travers une interprétation physique et renouvelée. De la même façon, on joue de la musique ou on danse : pas forcément devant un public mais avec un public.
C’est cette notion de participation qui m’a particulièrement intéressée… et je ne parle pas ici de la « participation forcée » des pièces dites interactives « Fisher Price » où le public doit accomplir des tâches données ou de la « participation cadrée » d’un public qui chante les refrains des chansons à la place des chanteurs/chanteuses, ou encore de la « participation debout » auquel le public en demi-cercle autour d’un performeur se voit contraint parfois –souvent par manque de chaises…

J’ai donc d’abord cherché à lancer une production à Dakar : l’idée y avait germé et j’y avais rencontré de très bons musiciens… mais je passe brièvement sur cette première tentative… une semaine en Guinée Bissao avec le marabout de Youssou n’Dour, les sacrifices, les visions, les purifications, le grigri… et pas la moindre note jouée…

Ça fait donc plus de six ans que j’essaie de monter cette performance -et ça va sans dire qu’à peu près toutes les institutions françaises qui financent des projets ont été sollicitées -sans résultat- jusqu’à ce qu’une commissaire du Centre Pompidou s’intéresse au projet en rapport avec l’exposition « elles@... ». El là, je vous passe la difficulté de monter une performance qui n’est pas ‘live’ dans ce contexte. Cette commissaire et moi-même ne désespérons pas de pouvoir la faire entrer un jour -d’une manière ou d’une autre- à Beaubourg.
Jouer un milieu
Faire un tube - comme pièce d’art… On m’oppose souvent l’argument qu’il s’agit de musique et non d’art, que la musique existe dans un fonctionnement spécifique et bien différent de celui de l’art contemporain… qu’une chanson ne peut pas être une œuvre d’art. Mais ici, c’est la performance autour de cette chanson qui est art et non l’arrangement et la mélodie de la chanson. C’est une pièce faite de musique qui joue sur des transversalités multiples : son matériau est musical, mais c’est aussi un marqueur social, culturel et économique.

Je ne cherche pas à décontextualiser, à « représenter », à donner à voir (à ceux qui n’auraient pas compris) une situation donnée dans l’espace sécurisé d’un musée, mais à proposer une action à même une structure ou un milieu (que les américains appellent « industry » et les français « le métier »). Il ne s’agit ni de déplacement, ni de juxtapositions, mais de connections- et donc d’actions.

Connections et contradictions
Pour Deleuze et Guattari, ce sont ces transversalités, ces mouvements obliques qui font l’art. Pour Adorno « l’oeuvre d’art est une contradiction ».
Cette contradiction, elle n’est pas donnée et figée, c’est une contradiction qui ouvre une faille d’incertitude (plutôt que le fameux « questionnement » qui, il me semble, dans beaucoup de ce que je vois ici, est devenu un palliatif à l’action des œuvres…. d’ailleurs, je voudrais bien qu’on arrête de me poser des questions dans les expositions : les non–réponses, les non-avis et les questions irrésolues, c’est fatiguant…) Ce qui m’intéresse, c’est que ces contradictions/ mouvements obliques sont des actions, des gestes, des mouvements. C’est que quelque chose se passe. Une prise de position, forcément. Comme prendre un instrument…

De l’anti-art dans l’art.
Un hit dans un musée, c’est de l’anti-art dans l’art. Et sans vouloir me vanter… mais juste pour illustrer… il s‘agit souvent d’ébranler certaines certitudes quant à la définition même de l’art (le carré blanc de Malévitch, l’urinoir de Duchamp, le lit de Tracey Emin… qu’est ce que ça fait dans l’art ?), et aux rapports de classes ou aux structures sociales (le petit peuple laid de « l’enterrement à Ornans » de Courbet, la présence de la Cicciolina dans l’œuvre de Jeff Koons, le crâne incrusté de diamants de Damian Hirst…)

Le public est un nombre :
Un hit, c’est une chanson qui atteint la première place des « hit parades », des classements de vente de disques, de téléchargements. C’est un terme quantitatif et non qualitatif.
La notion de public et donc de populaire est un calcul qui détermine un groupe par sa taille et sa capacité à recevoir et adopter certains produits (dont la musique). Ce public, dit « grand », qui consomme des productions « populaires » est un nombre, un « grand » nombre. Les industries culturelles vendent du nombre au nombre : on ne « consomme » pas seulement une musique, mais un certain goût qui trouve sa justification dans sa taille. Le « grand » public est amené à payer pour une forme spécifique de participation, celle de la « personnalité » de la « csp », ou du « type » que la grille marketing a dessiné autour de lui.
En fait : le public s’achète lui-même.

Je ne pointe pas du doigt…
Car ça fatigue à la longue… et je n’aime pas la position de prêtre, de donneur de leçons, de révélateur. Je ne cherche pas à dévoiler le grand complot du système capitaliste : la stratégie n’est même pas cachée… Sur NRJ « hit music only » on écoute du chiffre, la musique du chiffre. Mais la représentation de ce « grand public » par un petit public symbolique prend une telle place (dans l’espace et le temps) dans toutes les émissions télévisuelles musicales (ou sur le web) que j’ai l’impression de vivre un étrange nouveau rituel. Le vote du public qui devient la justification ultime de la qualité de ce qui est « proposé / jamais imposé ... à vous de choisir… » dans une sorte de « rituel démocratique »…
J’avoue, je n’en peux plus de voir les gens applaudir à la télé… Quand d’autres expéditeurs découvriront, comme on a « découvert » l’Afrique ou les Amériques, la culture occidentale du 21ième siècle, ils pourront dire : « Ces gens ont l’étrange coutume de se regarder applaudir, ils se représentent tout le temps en train de dire oui et de montrer leur accord, ils se comptent tout le temps… »

« We know what you like, we like it too… »
Dans un dîner parisien, un producteur de musique français a entendu mon album « read my lips ». Comme il n’avait « rien entendu de si nouveau depuis 10 ans », il m’a invitée à le rencontrer dans son bureau pour en discuter… Il aimait beaucoup, mais il pensait que le public ne comprendrait pas ! Malheureusement il ne produisait pas ce qu’il aimait mais ce que le marché demandait… J’ai pensé aux débuts du reggae, du hip hop, de la house… et je me suis dit que ça n’aurait pas pu sortir de ce bureau… Puis je me suis souvenue d’une publicité qui m’avait tant choquée lorsque je vivais à Londres. C’était pour une chaîne sportive, mais ça aurait très bien pu être pour de la musique « we know what you like : we like it too » : « on sait ce que vous aimez : on aime la même chose »… Ah bon ?

SISTERS ON YOUTUBE:http://www.youtube.com/watch ?v=95Kdi6G3zmY
MORE MUSIC ON MYSPACE : http://www.myspace.com/fabienneaudeoud
FABIENNE AUDEOUD WEBSITE : http://www.fabienneaudeoud.com

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