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Perchée sur le sommet glissant de mes treize ans

samedi 7 mars 2009, par Marlène T.

Je regardais le monde tourner.
Je regardais mes seins pousser. Dangereusement. Violemment.
Ça me filait le tournis.
Ça me filait la gerbe.
L’impression que je comprenais rien. Ou que je comprenais trop.
Toujours la même histoire. Tout dépend du point de vue, n’est-ce pas ?

Maman venait de s’envoyer une dose d’héro pour la première fois avec son amant du moment. Le voisin du dessus. Un grand type à la beauté fragile. Toxico mais poli. Genre timide et lunettes noires. Une dégaine de rock star écorchée. Genre qui séduit sans le faire exprès. C’était pas sa faute à lui. C’était la faute à personne.
C’était sans doute de ma faute.

Elle avait prévenu qu’elle le ferait maman. Elle le ferait juste une fois, elle avait dit. Elle voulait comprendre pourquoi le gars était accro à la dope. Elle voulait l’aider. Elle voulait découvrir à quoi ressemblaient ses paradis artificiels, pas mourir conne, pas parler sans savoir. Elle disait qu’elle était amoureuse. C’était pas la première fois qu’elle me racontait ses aventures roses et vertes. Qu’est-ce que j’y pouvais ? On dit pas « Ta gueule ! » à sa mère. Papa dans tout ça, impossible de savoir ce qu’il en pensait. Ni s’il savait ce qu’il se passait. Il était pas stupide bordel ! J’arrive pas à me rappeler s’il picolait déjà à l’époque. Mais il y avait toujours du shit à la maison.

Juste une fois, elle avait dit.
Mais elle a pas tenu parole.
Quand elle est redescendue de chez le voisin, elle était livide. Sauf à l’endroit des cernes qui viraient au bleu-violet comme un ciel d’orage. Elle faisait tous ses gestes au ralenti. Elle a tenté de sourire, d’ouvrir la bouche, d’articuler péniblement quelques mots inaudibles. Mais ses lèvres avaient disparu. Exsangues.

Maman a fini par aller s’allonger. Toute droite sur son lit, les mains croisées sur le ventre. Elle ressemblait à un fantôme. Je savais pas trop quoi faire en attendant qu’elle revienne à la vie, alors j’ai bouffé quelques bi-chocos pour mon quatre heures en repensant à ce qui s’était passé le matin.

Ce matin-là j’étais partie prendre mon bus, comme d’habitude. Au bout de la rue, juste après l’usine d’engrais chimique. Parfois il y avait un gars ou deux dehors, en train de fumer une clope. Ils disaient bonjour. Je répondais bonjour. Il n’y avait pas grand monde qui passait par là. Ça puait la merde à cause des engrais. Mais ça n’empêchait pas la politesse.

Ce matin-là il y avait un type tout seul devant l’usine. Un vieux aux cheveux poussiéreux. Il ne fumait pas. Il regardait à droite, à gauche en fouillant les poches de son bleu de travail. Quand je suis passée devant lui, il a pas dit bonjour. Il m’a juste attrapé le bras. Embrasse-moi, embrasse-moi, il a soufflé tout près de mon visage. Il puait. Il me serrait. Il essayait de glisser dans ma main un billet de cinquante balles. J’ai pas pigé tout de suite. J’ai pas eu peur sur le moment, enfin pas vraiment. Un autre gars est arrivé avec sa clope. Le vieux m’a lâché. Je suis allée prendre mon bus. Comme d’habitude. Sauf que je me sentais un peu pute malgré moi. Un peu sale. Perchée sur le toit de mes treize ans, j’ai senti qu’un truc dérapait. Comme une vie en équilibre précaire prête à se casser la gueule.

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