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Anaïs, je m’appelle A.N.A.I.S.

jeudi 8 novembre 2007, par Mireille Disdero

Ils disent :
« Inutile de chauffer les bennes à ordures
ou les souris du Guen ».
Alors dans les caves c’est le froid, glacial.
Je m’appelle Anaïs, pas
« petite salope ».
A.N.A.I.S.

Un soir d’ennui et de télé en panne, l’écrivain s’est couvert comme un ours puis il est descendu aux enfers de l’immeuble bomber du Dante sur les murs, comme si tout le monde pouvait piger. Perdez tout espoir vous qui entrez ici ! Pauvre petite tête, à qui tu crois t’adresser, avec ta littérature... Aux murs ! Je parle aux murs, comme d’hab.

Pourtant une nuit, quelqu’un s’est accroché à ta phrase comme au seul rocher solide dans les marécages. Tu as sans le savoir fait preuve d’humanité, toi l’écrivain raté, le minable. Quelqu’un dans le noir, avec juste une loupiote jaune pour respirer, t’a été gré longtemps d’avoir dessiné les mots au fond de la cave. Avec des riens on peut tenir des heures et s’en sortir sans mourir de honte, sans mourir tout court. Celle qui fixait obsessionnellement ta petite phrase d’intello pendant qu’on la forçait - vois-tu - y a trouvé un résidu d’humanité auquel s’accrocher. Et c’est pas rien.
Alors, pendant que ça durait - et ça s’éternisait forcément, ils étaient trois et pas des plus rapides du cerveau comme du reste ! - la tête de la fille aux cheveux soyeux noués dans un chouchou « Elite » des supermarchés, la tête d’Anaïs avec tout ce qui était dedans s’est arrachée de son corps... pour ne plus le sentir. Elle n’a trouvé rien d’autre pour se tirer de là. A.N.A.I.S., pas petite salope. Je m’appelle Anaïs...

Après les trois ont filé, lardés de menaces classiques : Tu la fermes salope. A ce point atteint, elle a encaissé sans pleurer. Elle n’avait plus rien à pleurer. Et puis tu sais l’écrivain, le pire pour elle, pendant les mois qui ont suivi, ça a été surtout l’odeur, cette chose mélangée au désordre et à la saleté des coups... parce que l’odeur reste dans la mémoire. Tatouée. On peut frotter la peau des millions de fois, ça ne veut plus partir. On est maqué. A.N.A.I.S. Je m’appelle... Tu la fermes ! Bien sûr qu’elle resterait muette. CA, on ne le dit pas sinon les autres apprennent qu’on n’a plus de figure. On le garde caché dans la chambre froide, là où on congèle la mort.

... Après ?
Anaïs s’est relevée en tanguant quelques secondes, comme sur un pont de bateau après la houle. Elle a remis lentement - gestes automatiques - sa robe dans le bon sens en insistant sur le pli, là-devant, puis elle est sortie sous le regard de Ptit Louis collé au même silence électrique. Enfin, avec l’application d’un automate, elle est remontée vers son étage qui n’en finissait plus de l’appeler. Oui man, chuis là...

Et Ptit Louis qui aurait bien aimé pleurer pour elle, juste parce qu’il savait, mordait sa manche en crachant le feu de quelques volts périmés.

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