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Ma petite Marie...

mercredi 29 août 2007, par Mireille Disdero


En sortant, presque maussades mais les pensées enveloppées dans le clair-obscur du film, nous glissons devant le bar où travaille Christian. La nuit est froide. Fin novembre, le mois noir même ici, en Provence. Hans me demande si je veux consommer quelque chose pour nous réchauffer. Il a un imperceptible sourire qui rêve. Je n’ai pas la force de dire non ni celle de hurler oui. La chaleur confinée m’attire. On pénètre dans la salle moite et aussitôt, un garçon que je ne connais pas vient prendre nos commandes. Au bout de quelques secondes, comme je ne réponds pas, le garçon me repose la question, un ton plus agressif. Très vite je demande un chocolat chaud et Hans un demi. J’ai l’impression de toucher le bout du monde. La nuit dehors devient énorme, envahissante. Les éclairages de la ville tremblent, comme d’infimes morceaux de lumière accrochés aux rues. J’ai toujours froid. Christian n’est pas là. Peut-être qu’il ne travaille plus ici. Tout file très vite, comme derrière la fenêtre d’un train à très grande vitesse. J’ai envie de tracer quelque chose sur la vitre, à côté de moi. Je retiens mon geste. C’est bête. Hans commence à me parler de sa journée, des problèmes de boulot où il se sent isolé. Personne là-bas ne partage son attachement aux livres, à la musique, ou même au cinéma :

- Hier j’ai pensé à toi, Marie, au problème des femmes qui subissent la loi des hommes. J’ai visionné Le procès de Bobigny, un film traitant de l’avortement clandestin et de la cause défendue par Gisèle Halimi, Simone de Beauvoir et tant d’autres ! Impossible de parler de ça, au bureau, sans qu’une plaisanterie sur les blondes ou sur le MLF ne fuse avec quelques ricanements ! Je les aurais bouffés !

Je lui souris. Il sort de sa grande poche un roman de John Fante acheté hier à la librairie et glisse régulièrement la main dans ses cheveux, comme si quelque chose le gênait. Peut-être que c’est mon attitude ou mon silence qui le dérange. Je le regarde fixement, en détaillant ses traits anguleux, sa barbe qui pousse sous la chair et qu’il rasera à l’aube comme il en a l’habitude, ses yeux fidèles et lourds. De beaux yeux verts, tout simplement. J’ai mal pour lui, pour sa journée. Je ne me sens pas bien. J’aimerais vomir. Les larmes montent, du profond de moi elles remontent jusqu’à la nuit. Je pose ma tête sur la table, me mets à pleurer, sans bruit. Il cesse de parler, la bouche ouverte, stupéfait. Il tresse sa main à la mienne. J’entends sa douceur, ma petite Marie. C’est d’une autre dont j’ai envie. Je ne sais plus laquelle. Une autre, une qui n’existe pas. Je pleure. Je pleure et je noie la nappe de papier. On est terriblement seuls. Je berce notre solitude contre moi. Je nous berce. Longtemps. Quand bien tard on remonte la rue vers mon appartement, je cherche une silhouette massive à détruire, un mouvement mauvais qui traverserait le froid pour que nous le combattions.

Extrait Un Ogre dans la ville (roman), © l’Harmattan octobre 2006 - coll. Exclamationniste

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