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Les "Champs d’honneur"

Un texte de Jean Rouault

mardi 8 mai 2007, par Le Collectif Sistoeurs

L’auteur des "Champs d’honneur" (prix Goncourt 1990) réagit à l’utilisation de son titre par Nicolas Sarkozy.

La littérature est très maltraitée, vous savez...


« Car on en apprend autant sur le courage, le civisme et l’amour de la patrie en lisant Daudet et sa Dernière classe, Rouaud et ses Champs d’honneur, Gracq et son Balcon en forêt, qu’en bâillant d’ennui au cours d’éducation civique..." (Nicolas Sarkozy à Angers, 1er décembre 2006)

***

Monsieur le Ministre,

J’ai été très honoré que vous citiez mon roman Les Champs d’honneur dans l’un de vos discours récents, comme un des livres édifiants dont devrait s’inspirer la jeunesse. Que la littérature entre par les interstices d’un discours dans la campagne présidentielle, je m’en réjouis. Elle est très maltraitée, vous savez. Les filières littéraires sont sinistrées, de moins en moins d’élèves les choisissent, privilégiant les sciences, à mon avis à tort car, dans un monde en profonde mutation comme celui dans lequel nous vivons, ce sont les esprits les moins raisonnables qui sont le mieux à même de s’adapter à ces changements insoupçonnés.

Je pense que la littérature est le meilleur mode de connaissance du monde. Il est donc encourageant que par votre voix elle ait son mot à dire dans cette campagne. Mais quel mot ? Entendons-nous. Il ne faudrait pas que vous vous laissiez abuser par le titre de mon roman. Je vais peut-être vous amuser, mais ce qui m’a inspiré ce titre, ce n’est pas un amour forcené de la patrie qui voudrait que l’on meure pour elle, c’est une chanson d’Etienne Daho, Tombé pour la France, qui n’a pas grand-chose à voir avec la geste héroïque (un amour de vacances, je crois, "n’attends pas que je sois tombé pour la Fran-an-ce"). J’avais trouvé extrêmement hardi de la part du chanteur rennais de détourner ainsi une symbolique aussi surannée, et c’est ce qui m’a poussé à proposer ce titre, Les Champs d’honneur, après que le premier choisi, Loire-Inférieure, avait été rejeté par l’éditeur, Jérôme Lindon, sous prétexte que je risquais d’être catalogué comme écrivain régionaliste.

Or il faut savoir que dans le milieu littéraire, "écrivain régionaliste" est un qualificatif infamant. Tellement infamant que certains critiques ne manquèrent pas de me l’accoler, avec une autre étiquette, plus infamante encore, puisqu’on faisait de moi un écrivain néo-pétainiste. Infamante et insultante. Car Pétain, ce ne sont pas seulement l’apologie des valeurs rurales et la révolution nationale, ce sont d’abord les lois antijuives et la milice, ce que ne condamne visiblement pas un ancien premier ministre quand il prend la défense de Papon. Je découvrais ainsi que cet ouvrage, où je n’avais fait que raconter le chagrin de la mort de mon père, devenait une illustration de la trinité vichyssoise : travail, famille, patrie.

Aussi, que je vous explique : il y est bien question d’une famille, la mienne, qui a effectivement beaucoup travaillé, comme tout le monde moins la classe des rentiers, mais en aucun cas d’un éloge de la patrie. Si deux de ses membres sont morts au front pendant la première guerre mondiale, c’est qu’ils n’ont pas pu faire autrement, et je mets au défi quiconque de trouver dans le livre le moindre accent patriotique. C’est une notion qui m’est étrangère. Je crois que le nationalisme et ses avatars régionalistes et communautaristes sont des poisons de l’esprit.
Autrement dit, qu’ils rendent idiot.

C’est un roman qui a été traduit dans un grand nombre de pays, étudié un peu partout, et sur lequel ont été écrites des centaines d’études, mais jamais sous l’angle que vous avez mis en avant. Les spécialistes de la première guerre mondiale, qui en font grand cas, ont appris dans ce livre que l’onde de choc pouvait traverser les générations, les bousculer comme un jeu de quilles. Gardez cette image et vous comprendrez mieux comment ce pays a traversé le siècle noir. Cette idée patriotique est tellement loin de moi, que je viens de publier dans ce journal, avec une cinquantaine d’écrivains, un manifeste qui tend à délier la langue française de son pacte avec la nation, autrement dit il existe une littérature de langue française qui l’histoire de ce pays.

La francophonie est un concept politique qui ne recouvre aucunement le territoire de l’imaginaire dessiné par cette littérature de langue française surgie des quatre coins du monde. Boualem Sansal, un des plus grands écrivains algériens, s’est vu ainsi refuser le qualificatif d’écrivain francophone lors du Salon du livre de Paris, l’an passé, parce que l’Algérie n’appartient pas officiellement à l’OIF. Israël non plus, qui le souhaiterait avec ses 20 % de francophones. On voit bien que ceci est une autre histoire, une histoire de nations, et que c’est très loin de cette idée d’une affranchie de toute tutelle nationale. En revanche, la lecture des Champs d’honneur pourrait peut-être vous aider à voir le monde autrement. Il y est dit une chose : que pour savoir qui l’on est, il vaut mieux savoir d’où l’on vient. L’idée de l’intégration est peut-être généreuse, mais elle a ce grand défaut qu’elle demande aux entrants de déposer leurs bagages à la frontière. Comme si on vous demandait d’abandonner père et mère pour avoir une chance de faire peau neuve.

Il est un écrivain pour lequel j’ai une reconnaissance infinie, il s’appelle Ernst Wiechert, il est allemand et a été l’un des rares, du haut de sa chaire de professeur à Munich, à s’élever contre la politique du maître du IIIe Reich. C’était en 1936 et la sanction fut immédiate : direction Buchenwald. Dans Les Enfants Jeromine, l’un de ses grands romans qui raconte justement cette montée du fanatisme en Allemagne, il cite, par la bouche de son héros Jons Ehrenreich, un des dix commandements, au moment où dans un amphithéâtre de médecine, une jeune étudiante est la cible de carabins stupides. Jons Ehrenreich se lève et dit : "Tu honoreras ton père et ta mère." Or dans tous les pays totalitaires, on forme les enfants à se défier des parents.

Honorer son père et sa mère - j’ai consacré aux miens cinq ouvrages -, c’est une forme de résistance et, contrairement aux idées reçues, c’est très libérateur. Il ne faut pas demander à tous ceux qui nous font l’honneur de vouloir vivre dans ce pays d’abandonner ceux qui les ont faits. Je sais bien que la nation a tout prévu. Débarrassez-vous de tout ce qui vous compose et vous serez adopté par la "mère patrie". Etrange couple ubuesque qui fusionne père et mère et se propose de nourrir ses enfants pourvu qu’ils se conforment à l’idée qu’ils s’en font. C’est cela, l’identité nationale, une famille conceptuelle. Et comme une famille, elle raconte des histoires à ses enfants - des histoires à mourir debout. Et sur ce point les ex-colonies ont beaucoup donné.

Au sein de toutes les communautés, il existe des groupes qui enferment les leurs dans le cercle rouge de l’identité. Ce que prétend faire aussi la nation. Or ils sont nombreux à aspirer à autre chose. Sans renier quoi que ce soit de leurs origines, ils aspirent à partir à la rencontre des autres, à découvrir le monde, à ne pas être enfermés dans le ressassement des mêmes modèles. Ne leur donnez pas à choisir entre la soumission aux règles du groupe et le renoncement à ce qu’ils sont, autrement dit entre le communautarisme et le nationalisme. Il faut que chacun puisse se dire : je viens de là et je vais voir maintenant en toute liberté ce que je vais faire de ma vie. Ne m’obligez pas à jouer les amnésiques, mais ne laissez pas non plus qu’on m’étrangle avec ce cordon ombilical.

Ne dressez pas au nom d’une idée patriotique un check-point filtrant avec contrôle de langue, contrôle de grammaire, qui ferait ressembler le pays à une super-dictée permanente à laquelle les autochtones seraient heureux d’échapper. Il n’y a plus d’identité nationale, chacun est un composé d’identités multiples, il n’y a plus de patrie, qu’une accumulation de territoires fluides. Il faut en finir avec ces frontières identitaires. Ce qui oblige, cet abandon des barrières tranchant dans le vif, coupant les familles en deux, à composer avec les marches, les bords, à reconnaître le flou, l’incertain, l’à-peu-près, ce qui est la meilleure façon de rendre fou tous les couperets qui ne sauront plus de quel côté tomber.

En vous renouvelant mes remerciements pour cet hommage rendu à la littérature - avec les réserves susdites, le meilleur des hommages consistant à ne pas déformer son propos -, recevez, Monsieur le Ministre, l’expression de mes salutations distinguées.

Jean Rouaud

Source : Le Monde, 30 mars 2007

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