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Un coup de hache dans le sapin.

Je ne veux pas mourir suicidée d’un coup de hache un jour de Noël !

mardi 21 décembre 2004, par Romy Têtue

Noël, son sapin, ses cadeaux... et ses souvenirs de famille qui occasionnent un pic national de suicides [1].

Petite, je n’aimais pas la mascarade de Noël, prétendue période de paix, où mon père ne faisait pas trêve de ses colères. Au contraire : faute d’oser se suicider sans doute, il consacrait son énergie à gâcher la fête. J’apprenais que le mot paix désignait son contraire, que celui de cadeaux désignait ces choses incongrues, déplaisantes et encombrantes, dont on se trouve soudain le récipiendaire obligé, et contre lesquelles il fallait exprimer joie et reconnaissance. Pourquoi m’offrait-on une mappemonde dont je savais que faire ? des albums photos, vides, où je n’avais rien à coller ? des culottes de coton blanc parce que je venais de "devenir jeune fille" ? et plus grande, un bracelet en argent ciselé plus cher que le vélo dont je rêvais ? Je ne me souviens pas de mes jouets. Ni d’avoir jamais joué. J’avais trop la trouille. Comme Poil de carotte au fond de son placard, je me rêvais Sans famille, et j’enviais la Petite fille aux allumettes. Vous savez, celle qui meurt de froid à la fin plutôt que de rentrer chez elle subir les coups du père. Quel soulagement ! Ainsi partie, j’étais programmée pour faire une future suicidée de Noël.

Une bougie de plus dans le sapin.

La seule chose dont j’étais sûre, c’est que tout cela sonnait faux.

Alors, je suis partie. J’ai passé un ou deux Noël seule. C’était sinistre, mais j’étais en phase avec mon sentiment. Je préfère que ça sonne vrai. Si on ne choisit pas sa famille, on peut au moins choisir de ne pas mentir.

Puis j’ai trouvé une famille d’adoption. J’ai pu entamer une rééducation. Volontaire. Apprendre comment ça faisait quand "paix" veut dire paix et "joie" veut dire joie. Et quand "cadeau" veut réellement dire "plaisir d’offrir et joie de recevoir" comme c’est marqué sur les étiquettes dorées des emballages. J’ai toujours peur des cadeaux, mais je me souviens du premier cadeau qui m’a plu : je ne m’y attendais tellement pas que je me suis mise à trembler et pleurer nerveusement, incapable de dire merci, tant ce mot avait jusqu’alors été obligé de mentir dans ma bouche. Une autre famille. J’ai 25 ans et j’apprends à dire merci. Vrai sapin avec vraies aiguilles qui piquent et sentent bon, vert comme un probable retour du printemps. Avec le temps, les mauvais souvenirs s’estompent, et j’aime la fin de l’année, ce creux de l’hiver où l’on a si froid, où l’on se retrouve et s’embrasse pour se tenir chaud. Où les jours sont si courts, où l’on allume tant de lumières, bougies, guirlandes, pour repousser la nuit et inviter le jour à croître de nouveau. Nouvelle année. J’aime fêter cette fin du temps noir, de la nuit, du froid, de la peur. Et allumer ma bougie. Celle de la petite fille aux allumettes qui ne meurt pas à la fin du conte. D’une grande qui allume une nouvelle année.

La seule chose dont je suis sûre, c’est qu’on peut toujours renaître.

Le père est parti, j’ai pu retrouver ma famille, enfin, ce qu’il en restait. J’y ai découvert d’improbables sourires. On a réinventé notre Noël, on a allumé paix et joie entre nous, symbolisés par des cadeaux enrubannés échangés autour d’un bon repas. Ca miroite, ça rutile et ça rit. J’attends que les enfants naissent bientôt. Un Noël sans les rires des enfants reste toujours un peu triste. En attendant, j’ai 30 ans et je suis heureuse.

On n’a pas vu, parmi nous, naître la relève du père. Quelques années plus tard, cette année, Noël approche et la personne que je vois courir une hache à la main n’est pas un lutin dans une forêt de sapins courant abattre celui qui égayera la maison, non. C’est ma sœur qui brandi celle de guerre. Personne ne bouge, ça enrubanne, ça empaquette. L’autre nuit, à Bayonne, elle a menacé un homme, une hache à la main. Perplexité. Je me demande ce qu’il faut faire. On me la dit dangereuse, à interner en HP. Pour éviter pire. Pire ? En l’attendant, dans la famille, ça enrubanne, ça empaquette. On me fait taire : ne parle pas de malheur ! Et on l’attend. Cette nuit, à Pau, deux infirmières psychiatriques ont été trouvées, l’une décapitée, l’autre égorgée [2]. On n’a pas encore retrouvé l’arme du crime. Serait-ce la hache de ma sœur ? Dans quelques jours, elle sera sur le quai de la gare, à Montreuil. Je serais loin. Je ne peux pas mentir.

[1] C’est la période de l’année qui compte le plus de suicides. Le jour de Noël, il meurt près d’un tiers de plus de gens qu’au cours d’une journée ordinaire, et ce risque augmenté persiste encore le lendemain de Noël. Pour en savoir plus : http://statbel.fgov.be/press/fl046_....

[2] C’est à une scène digne d’un film d’horreur qu’ont fait face les policiers de Pau, samedi matin à 7h, dans le pavillon Monbrétias de l’hôpital psychiatrique de la ville. Alertés par l’équipe de relève de soins, ils ont découvert les cadavres d’une infirmière, Chantal Klimaszewski, 48 ans, et d’une aide-soignante, Lucette Gariod, 40 ans. La première a été décapitée et sa tête a été déposée sur la télévision dans la salle de détente. La seconde a été égorgée dans un couloir de plusieurs coups de couteau ! Yahoo/AFP : http://fr.news.yahoo.com/041218/202....

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