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Romain "Sherkhan" Chiffre, l’interview France - Jamaïque

mercredi 30 octobre 2013, par Séverine Capeille


- Cher Romain Chiffre… Nous ne nous connaissons pas. Mais alors, pas du tout. Je dis ça dès le départ, afin de poser le décor, toi au milieu des palmiers de la Jamaïque, et moi, ben là quoi, au troisième étage d’un immeuble qui n’a rien d’exotique. A Lyon, en France. Des milliers de kilomètres nous séparent et si tu n’étais pas tombé par hasard sur un article que j’avais écrit en 2003 sur Sizzla, tu ne m’aurais jamais contactée, et nous ne nous serions peut-être jamais parlé. Je ne peux pas m’empêcher de te demander si tu crois au hasard ?

Nous sommes ici pas loin d’une question de foi ! Mais pour te répondre, je n’y crois pas vraiment… ça réconforte tout de même d’une certaine manière de se dire que rien n’est écrit, non ?!

- Tu sais que les frères Bogdanov ne croient plus au hasard ? Ils viennent de publier un livre, « La fin du hasard », qui soutient la thèse selon laquelle l’univers est calculable et prévisible. Qu’est-ce que ça t’inspire ? Tu aurais envie de lire ce livre ?

Pourquoi pas. Pour moi, le hasard est une suite d’évènements due à un cheminement logique. Les jeux de hasard comme le loto par exemple, on pourrait prédire le tirage si l’on connaissait le poids des boules, leur revêtement, leur position de départ, la pression et la température qui règne dans l’enceinte, etc. Le tirage du loto découle d’une certaine logique. Peu de créatures détiennent ces informations si tu me suis... Chantons un "quantique" !

- Enfin bref. Je disais, Cher Romain Chiffre a.k.a Sherkhan… Tiens, d’où vient ce nom ?

C’est le tigre dans le livre de la jungle, Tiger records.

- Né à Paris, ça fait dix ans déjà que tu es parti vivre en Jamaïque (en 2003, justement l’année où j’écrivais « Sizzla, chante et tais-toi ! »). Qu’est-ce qui a été le plus dur au début quand tu t’es installé là-bas ?

Mon déménagement, ramener toutes mes affaires, mes instruments, mes livres...

- S’installer en Jamaïque me parait déjà difficile. Mais y monter son studio d’enregistrement et son label (Tiger Records), c’est carrément impressionnant ! Tu avais des soutiens en arrivant ? Comment as-tu réussi ?

Non, je ne connaissais personne en Jamaïque. J’ai réussi car je savais ce que je voulais, aller au bout de mon rêve ! Un peu de persévérance de bon-sens et d’audace aussi.

- Un an après ton arrivée, tu sors déjà le projet appelé « Wharfedale riddim » (sur 45 tours) avec des artistes comme Tanya Stephens ou Sizzla. Encore lui. Tu sais que jamais, mais JAMAIS, je me suis imaginé qu’un proche de Sizzla lirait ce que je disais de lui ?! Étant donné que vous êtes proches, que penses-tu de ce texte ?

En effet, pour quelqu’un vivant à des milliers de kilomètres au troisième étage d’un immeuble à Lyon en 2003, je trouve que ce texte est super juste. Tu as assez bien cerné Sizzla, homme brillant, roi de la musique et de la controverse.

- En fait, tu es musicien, cinéaste, dessinateur, réalisateur, producteur et ingénieur du son. Ça fait tellement de compétences que je ne sais même pas par quoi commencer ! De quoi es-tu le plus fier ?

Je suis très fier de chacune de ces fonctions.

- Ta collaboration avec le chanteur Perfect a été importante. Non seulement tu as co-réalisé son clip « Hit Dem » en 2005, mais tu as également participé à la réalisation de son album « French Connection » en 2010. Tu envisages d’autres projets avec lui ?

Pourquoi pas, le "hasard" à fait que Perfect à chanté sur mon premier riddim le Wharfedale en 2003. Les années passant Perfect est devenu un ami. Ce fut agréable de compléter un album avec lui. Je le vois beaucoup moins depuis qu’il est parti habiter aux States. Je suis disponible pour lui quand il veut.

- Le premier album du jeune français Bazil, « Stand up Strong », c’est toi ! L’album de Diana Rutherford, « Ghetto Princess », c’est encore toi ! Je remarque d’ailleurs que tu ne te limites pas à des collaborations masculines. Comment se passe l’élaboration des projets ? Qui contacte qui ?

Il n’y a pas vraiment de formule. Je dirais comme Edouard Baer dans Asterix "C’est d’abord des rencontres". Ensuite il faut une vision pour la direction globale du projet. Puis se mettre au travail.

- En découvrant ton site web, je tombe sur la page « Discographie ». Le lien ICI . Une « discographie » à donner le tournis, si tu veux mon avis ! Une « discographie » à me laisser sans voix, sans question, bouche bée… Il y a des artistes avec lesquels tu ne voudrais vraiment pas travailler ?

Plein ! ha ha !

- Choisis une chanson sur cette page et raconte-moi son histoire.

OK. Norrisman "All day long". Je vois Norris à la caméra de surveillance du studio arriver, il passe la porte du studio et me dit : "Sherkhan, donne-moi un de tes nouveaux riddims", le temps que j’ouvre une session ProTools il est déjà dans la cabine voix avec le casque sur la tête ! J’appuie sur "enregistrement" car je connais le bonhomme. Norrisman enregistre directement le titre qui sera sur l’album : "All day long". Sans connaitre la progression d’accords de l’instrumental et sans même avoir écrit des paroles… Une fois le titre enregistré, je lui demande de fixer un couplet, il me dit OK remet au début. Norrisman enregistre un titre totalement différent "Dreaming" qui figurera lui aussi sur l’album.

- Réaliser le titre « Gangsta girl » de Blessed dans le film « Made in Jamaica » de Jérôme Laperouza, ça t’a permis d’avoir plus de crédibilité ? Ça t’a ouvert des portes ?

Chaque graine plantée donne un fruit.

- Tu aimes l’univers du cinéma. Derrière mais aussi devant la caméra. Tu as déjà fait quelques apparitions comme second rôle dans plusieurs clips musicaux (« Toppa tings » de Capleton, par exemple). Tu aimerais jouer dans un film ? Et si oui, avec quels autres acteurs ?

Qui sait… mais pour l’instant je suis très concentré derrière la camera.

- Derrière la caméra, tu réalises des clips mais aussi de nombreux documentaires que tu mets à disposition sur ton site web. La dimension pédagogique de ton travail est-elle importante à tes yeux ?

Bien sur, j’ai la chance d’avoir instinctivement le cadrage et cet esthétisme, mais cette série est avant tout pour moi un témoignage sur l’espèce humaine, sur la tolérance au delà des religions et des cultures. Ces gens, qui sont habiles de leurs mains et concentrés dans leur discipline, quelque chose plane ici, il y a quelque chose à lire.

- A propos de cinéma, je te propose deux répliques de films : la première, dans « Rasta Rockett » : « L’important dans l’existence, c’est d’accomplir sa vocation » ; la deuxième, dans « La haine » : « L’important, c’est pas la chute, c’est l’atterrissage ». Laquelle tu choisis ?

Je suis le plus grand fan du film la Haine, mais je choisirais la première pour le message.

- La musique, l’image, mais aussi l’écriture : tu convoques tous les arts dans ce partage des émotions que tu sembles rechercher. Dans le livre « Kingston Fever » paru en 2012, tu racontes ton parcours et tu décris la société jamaïcaine. Je ne peux pas en parler ; je ne l’ai pas lu. Mais peut-être pourrais-tu choisir quelques phrases importantes ? Sélectionner quelques citations représentatives ?

La vie au ghetto c’est apprendre à vivre avec les problèmes des autres, les siens y compris...
Sizzla appelle son Judgement Yard « Africa ». Les enfants qui courent dans le yard ont l’air d’être surpris de voir un blanc ici. À travers la grille qui sépare le jardin de la véranda, leurs petites mains me touchent les cheveux. Des cheveux de blanc, lisses.

Pour moi le seul côté positif de la criminalité en Jamaïque, c’est qu’elle permet de préserver Kingston d’un certain tourisme.

Pour beaucoup le blanc est un type bien précis dans leur imaginaire : le blanc est fourbe, timide, intelligent, riche, esclavagiste et il prépare forcément un coup.

Mercredi 21 décembre 2005, Gola 3h10. Le soleil brille, c’est bientôt Noël et c’est le chant de l’AK47 !

On se parle autant avec le sens combinatoire des mots d’une phrase (langage conventionnel) qu’avec les mots sortis de leur contexte. C’est plus vraiment ce que l’on dit qui est important mais l’impact des mots eux-mêmes !

La ligne de basse dans le reggae est là pour raconter une histoire.

- Restons dans la Littérature. Quels sont tes auteurs préférés ?

J’ai lu très peu de romans, mais plutôt quelques livres de sociologie, sur la religion, la psycho etc. Mes auteurs préférés : T Hall, Eric Berne entre autres.

- Est-ce que tu envisages de publier un autre livre prochainement ?

J’ai quelques idées, quelques concepts, mais c’est pas pour tout de suite.

- Maintenant que tu es connu et reconnu dans le milieu reggae, que tu habites sur une île magnifique, que tes affaires semblent plutôt bien marcher, est-ce que tu peux dire que tu as « réussi » ?

Disons que je suis sur la route et que je ne regrette rien :)

***

Le lien pour découvrir le livre : ICI

Romain "Sherkhan" Chiffre
Kingston, Jamaica W.I
www.sherkhanslair.com

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