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Con-Temps-Porcs-Haine

Avec l’aimable autorisation du Cherche-Midi

dimanche 28 novembre 2004, par Franca Maï

Epuisée. Elle l’était. Elle roulait à donfe sur une route qui bordait la mer. Le pied appuyé sur l’accélérateur. Cigarette collée à la bouche. Pendant ce temps, là-bas, les factures s’accumulaient formant un arbre de Noël hybride. Elle savait que le tas ne réduirait pas, il était voué à s’étoffer.

La radio crachait ses voix d’outre-tombe. Un groupe de hard rock. Quand le chanteur gueula Fuck You, elle se surprit à répéter l’insulte avec lui, de plus en plus fort, jusqu’au cri primal. Ouais... dans ce hurlement strident, elle dégageait des mois et des nuits sans sommeil à se demander où se trouvait l’issue et s’il en existait une.

Elle pila dans un virage brutalement. La voiture fit un bond revêche, tourna sur elle-même. Elle se retrouva bloquée, en sens inverse à moitié assommée. Elle discerna dans le brouillard qui s’installait la forme d’un poids lourd. Elle sut qu’il ne pourrait l’éviter. La mort était au rendez-vous. Enfin.

Maintenant elle était étendue sur le bas-côté de la route. Elle pouvait sentir les herbes folles frôler son visage. L’odeur saline des vagues lui remontait à la gorge. Elle n’entendait plus son fucking coeur battre et ça la reposait. Vraiment, elle était sereine.

Deux ombres s’agitaient autour d’elle mais elle gardait précieusement les paupières fermées.

 Gégène, on a tué une meuf. Bordel, elle est morte.

 Mais c’est un accident Pedro. Tu as bien vu. Impossible de l’éviter. Mais qu’est-ce qu’elle foutait là, cette idiote ? ... Je n’y suis pour rien.

 Ecoute, on est mal si les flics nous font souffler dans le ballon. Et ce putain de portable avec sa batterie pourrie... Je ne peux même pas appeler de l’aide.

 Elle pisse le sang. Vise sa tête...

 On n’a qu’à la transporter dans le camion. Peut-être est-elle juste évanouie ? ...

 Ca va pas tes neurones ! ... Elle va tâcher la banquette.

 Elle est super bien gaulée. Mate ses seins. Son corsage est tout déchiré.

 Viens ! ... On se tire. Ni vu, ni connu. On a juste une bosse sur le pare-chocs. Je raconterai une fable au patron.

 Mais on ne peut pas la laisser sur le macadam. Attends je vais lui mettre une couverture sur le corps. Elle est trop bandante dans cette posture. Elle m’excite.

 Tu es malade du ciboulot ! ...Tu veux laisser une signature ? ...Les gens penseront qu’elle a perdu le contrôle de sa caisse et puis basta ! ... Aucune âme qui vive dans ce trou perdu. Allez on vrille !

 Attends... Accorde-moi cinq minutes.

Pedro se pencha sur le corps inoffensif de l’accidentée et lui caressa la poitrine. Puis il s’enhardit et posa ses lèvres sur le téton gauche en l’aspirant avec avidité.

 Taré, va !

Maintenant Gégène se marrait.

 Moi, je ne touche pas au cadavre. La viande froide, ça me laisse de marbre.

 Mais elle est encore chaude.

Pedro s’aventurait à déboutonner le pantalon de la femme. Elle persistait à garder les paupières closes mais elle souriait intérieurement. Elle ne connaissait pas les traits de l’homme. Etait-il repoussant ? ... Une chose semblait certaine. Il savait y faire. Les massages qu’il lui prodiguait la détendait à merveille. Aucune facture ne valsait dans sa tête.

Gégène se roulait un clope, jetant derrière lui des regards inquiets.

 Tu en as encore pour longtemps avec ton délire ! ... Si un quidam pointe le nez, on va se retrouver en mauvaise posture.

 T’inquiète... Fume en paix. Et retourne-toi, ça me gêne.

 Monsieur a ses pudeurs !

 Fais pas chier Gégène ... Tu vas me foutre en rogne.

 OK Man... je t’attends dans le bahut !

Gégène s’installa confortablement à l’intérieur de la cabine. Il positionna le rétroviseur en angle droit afin de ne pas perdre une miette du spectacle qui s’offrait. Il marmonna entre ses dents : « Le bâtard, il la baise »

Quelques minutes interminables passèrent mais bientôt Pedro hurla d’une voix blanche :

 Ramène-toi Gégène... Elle bouge... Elle est vivante

 Ben... On n’est pas dans la mouise !

Pedro se rhabilla à toute vitesse. La femme émergeait de son sommeil comateux.

 De l’eau... J’ai soif....

Avant...
Que s’était-il passé avant ?
Elle était ... là-bas.
Attisant le brasier dans l’âtre afin de réchauffer la grande maison aux murs humides. Le facteur avait frappé à la porte, un recommandé en main. Porteur d’une énième échéance à respecter, à coup sûr. Avec un délai impossible à tenir. Elle ne se sentait plus la force de lutter. Dès qu’elle sortait la tête un peu de l’eau, un créancier apparaissait et la lui replongeait encore plus profond. La poisse ! ... Ras le bol de courir après la thune. Régler le loyer, E.D.F, France Telecom et payer la nourriture. Un cycle infernal qui ne lui laissait aucun répit pour le rêve. Vie de merde. Où se nichait le soleil ? ... Elle avait ouvert l’enveloppe mais c’était pire que ce qu’elle pouvait imaginer. On lui saisissait la baraque. Comment faisaient-ils les autres pour parer ? ... Elle, elle n’y arrivait plus. Elle était au bout du rouleau. Elle avait usé toutes les ficelles de la démerde.

 File-moi la bouteille, Gégène, elle est assoiffée.

 Je crois qu’il ne faut rien lui donner tant que les secours ne sont pas arrivés.

 Elle a le temps de clamser à ce rythme-là. Y’ a pas un chat.

 Peut-être qu’elle a un portable ! ... Fouille dans son sac, Pedro. On ne sait jamais.

 Vas-y toi... Elle s’est évanouie. Je vais pouvoir terminer mon affaire. Elle est trop excitante. Regarde ce corps. Putain, un canon ! ...

Pedro lui léchait la peau par à coups, descendant jusqu’au sexe offert. Elle persistait à garder les paupières éteintes. Elle avait entrevu les deux compères dans un flou syncopé. A vrai dire, elle avait de la chance. Pedro était un mec aux traits fins et intéressants. Un homme qui devait faire pleurer des femmes. L’autre, plus âgé, était quelconque. Elle avait vite tilté qu’en jouant la morte, il serait extrêmement généreux et sensuel dans son toucher. Et c’était le cas. Elle se retint pour ne pas l’inonder. Elle sentit une chaleur dans son ventre qu’elle contracta. Elle émit quelques gémissements.

 Merde... Elle revient à elle. Je n’arriverai jamais à mes fins. Gégène, qu’est-ce que tu glandes ? ... Tu as trouvé ou tu te branles ! ...

Là-bas...
Ca lui semblait des siècles.
C’était comment déjà là-bas....
Société de merde. Juste bonne à l’achever. Marre de bouffer des pâtes et des conserves ! Marre de faire la queue pour un colis cadeau chez Emmaüs ! Marre de rencontrer l’assistante sociale qui ne pipait que dalle à son parcours ! ... Elle avait donné à cette société aride. Elle avait fait sa part de sueur, de transpiration et de larmes. Le lever aux premières lueurs à trimer comme une bête, elle connaissait par coeur. On ne la niquerait plus. Les responsables délocalisaient sans états d’âme, grand bien leur fasse ! ... Elle ne jouerait plus leur jeu de débiles. Ils avaient la vue courte. Sans elle. Elle ne participerait plus au déclin. Elle a déchiré le papier coloré de la saisie et l’a jeté au feu. Elle a récupéré des bidons d’essence et en a aspergé chaque pièce. Ca puait mais ça l’enivrait cette odeur dans les narines. Puis elle a craqué l’allumette. Putain, ça prend vite un feu. « Ma maison, vous ne me la volerez pas, tas de bâtards ! » Elle dansait sur place. Toute cette chaleur après ce froid avide, ça lui chamboulait la boîte crânienne. Elle a réalisé tout à coup qu’elle n’avait pas localisé le chat. « Jojo, Jojo ... Tire-toi, mon vieux... tire-toi de cet enfer » Mais elle ne le distinguait pas. Il devait être dans le placard de la salle de bains. Elle s’apprêtait à traverser les flammes mais le félidé aux yeux jaunes et aux molaires coupantes, atterrit dans ses bras, toutes griffes dehors, au bord de la tachycardie. « Tout doux mon vieux... Tout doux... Ce n’est qu’une grosse frayeur... Tu changes de crémerie. Je reviendrai te chercher » Elle le garda un long moment dans ses bras jusqu’à ce qu’il reprenne une respiration normale. Elle était fascinée par la maison en feu. Absolument magnifique.
 Ca sent le roussi ! ... On prend la tangente Pedro !

 Mais qu’est-ce que tu as à baliser comme une fiotte ? ... Tu as le portable ?

 Ecoute, elle est zarbie ta fiancée du hasard... Y’a deux guns et des tas de biftons dans le coffre ... On se tire...

 Combien ?

 A vue de nez, un beau paquet ... On se tire... je te dis !

Elle fit un léger mouvement avec sa jambe fuselée et se positionna en chien de fusil, en gémissant. Elle savait que sa croupe était avenante.

 Fuck ... Elle se bat avec la vie. Qu’est-ce qu’on fait, Pedro ? ... On l’emmène à l’hôpital le plus proche.

 Attends ... Je veux voir le fric...

Elle était déçue. Encore un que les billets de banque faisaient saliver. Elle n’existait déjà plus. L’attention qu’il lui avait portée s’amenuisait. Il était déjà ailleurs. Pauvre type ! ...

Là-bas...
Les flammes mangeaient chaque centimètre des pans de mur. Elles dévoraient tout. Il ne resterait que le néant. C’était une certitude.
« Vous n’aurez plus rien de moi, sales bâtards ... Même pas un souvenir pour accrocher dans vos salons cossus ! ... »
Elle a sauté dans sa voiture, a vérifié que les armes se trouvaient bien dans la boîte à gants. Et elle a tracé. Lorsqu’elle s’était pointée chez l’armurier quelques mois auparavant, elle s’était mise en tête que posséder une artillerie serait peut-être utile un jour ou l’autre. Elle était si épuisée. Se faire sauter la cervelle était une solution. Elle avait choisi deux revolvers parce-qu’elle n’arrivait pas déterminer celui qui serait son complice de la dernière heure. Mais en y réfléchissant ... Le petit papier l’avait mis hors d’elle.
« Trop facile, bande de demeurés... Vous nous acculez dans la fiente, vous nous harcelez jusqu’à la strangulation et après on appartient à vos statistiques de suicidés... Non, je ne vous ferai pas ce cadeau-là... Moi, vos chiffres ... Je vais les affoler ! ... Je ne rentrerai pas dans vos normes, je vous emmerde grave ... »

Elle a roulé à donfe. Sa caisse zigzaguait. Mais elle savait exactement où elle allait dérégler la machine à broyer.

 Gégène ... La manne d’or !... Je vais me servir ... Ca réglera mes problèmes. Je peux même voyager si je veux, sans bosser...

 Pedro ... Ecoute-moi bien... Ce fric... il appartient à cette femme. Ne touche pas aux pépites d’une gonzesse. Crois-moi... J’ai quelques années de plus que toi. Ca sent le roussi, je te dis... Aide-moi à la porter jusqu’au camion. On a trop tardé. Je ne veux pas qu’elle pousse son dernier râle devant nous. Grouille-toi ...

 Gégène... On n’a pas le droit de déplacer un blessé. Tu es hors la loi. On n’a qu’à l’achever ... Vu son état , on fera une bonne action.

 Tu ne disais pas çà tout à l’heure quand tu la chevauchais mon salaud... Tu pètes un plomb. Tu es dangereux mon gars. Tu me demandes de participer à un meurtre. Tu rêves mal...

Elle les écoutait, les yeux écarquillés au ciel. Le brouillard s’estompait. Elle pouvait distinguer les nuages. Cotonneux. Ouais... C’est cela qu’elle ressentait une impression de ouate qui lui enveloppait les os. Ses membres étaient engourdis. Elle avait froid.

Là-bas...
Tout était moche.
Sa vie lui échappait.
La vitesse de la voiture était incontrôlable. Elle n’arrivait pas à retirer son pied de l’accélérateur. Les bâtards étaient devenus propriétaires d’une nouvelle succursale. Import-Export. Mais ils existaient quelque part ces crétins qui avaient signé tous les licenciements et donné leur accord pour l’anéantissement des petites fourmis ! ... Ils respiraient, mangeaient, rotaient dans des lieux accessibles. Cette destruction n’était pas anonyme. Elle portait un nom. Tout le monde se taisait, encaissait et digérait la vaseline, par lassitude.
Elle ne resterait pas muette.
Ces mois de précarité... Ils allaient les lui payer...
C’était eux le problème, pas elle ! ...

Pedro et Gégène se jaugeaient du regard. La castagne était inévitable. Elle avait de plus en plus froid. Elle aurait aimé qu’ils cessent leurs conneries.

 J’ai mal. Ma tête me fait mal.

Elle avait conscience qu’elle parlait mais qu’ils ne l’entendaient pas. Comment auraient-ils pu capter une voix qui venait de l’intérieur ? ... Elle n’était même pas certaine que les mots sortaient dans l’ordre. Elle avait soif. Sa bouche était pâteuse et le goût du sang qui s’infiltrait délicatement dans l’orifice muet, lui filait la nausée. Elle ferma les yeux pour reposer ses paupières qui pesaient de plus en plus lourd. Elle tenta de lever un bras. En vain. Bordel... Il faut que je reste éveillée... Elle s’attacha à les écouter se battre. Ils cognaient dur en s’injuriant. Elle se demandait qui aurait le dessus. Son destin dépendait du plus fort.

Là-bas.
Elle a freiné et s’est garée sur le parking.
Elle s’est pointée dans le hall d’accueil. L’hôtesse avec un sourire de circonstance l’a accueillie. Elle a reconnu la femme de son patron. Encore une planquée. Un emploi de complaisance.

 Lou ... Ca fait plaisir de vous revoir que devenez-vous ?...

Pauvre tâche, tu oses me demander avec ton masque de bienveillance comment je vais alors que pendant tous ces longs mois, tu te fichais bien de savoir si je bouffais ou si je crevais la gueule ouverte. Lorsque je suis venue voir ton mari pour lui demander de m’aiguiller sur un autre emploi, il m’a répondu : « la société n’a que faire de ses pièces détachées. Il n’y a pas de place pour vous. Vous appartenez au pourcentage de rebuts que nous pouvons tolérer et assumer... Il existe le RMI ». Textuellement.

 Je vais très bien, Madame Lagordière. Une forme épanouissante.

 Tant mieux... tant mieux. Il y en a tellement qui sombrent dans l’alcool. C’est pathétique.

 Il est au premier étage votre mari ?

 Il est en réunion. On ne peut pas le déranger. Mais vous aviez pris rendez-vous ?... De quoi s’agit-il, je peux certainement vous aider...

Ouais ... J’ai un rendez-vous auquel je ne manquerai nullement au monde, pétasse...

Elle a tiré et la rombière s’est écroulée. Sa main n’a même pas tremblé. Après tout s’est enchaîné à une vitesse vertigineuse. Elle a pris l’ascenseur. Elle s’est dirigée vers le bureau principal. Elle a ouvert la porte. Elle a très bien visé. Elle a emporté les trois mallettes. Voilà... d’une simplicité redoutable.

C’est un silence suspendu qui s’installe momentanément. Elle n’entend plus Pedro et Gégène se dérouiller. Trop d’efforts pour atteindre sa caisse. Qu’elle a mal à la tête ! ... Des névralgies déchaînées. Ca cogne à l’intérieur. L’engourdissement ne l’apaise pas. Elle ouvre difficilement les paupières.

Ils ont le crâne éclaté et gisent au sol.

Franchement, elle ne savait pas qu’elle était capable de tuer à l’aveugle. Elle s’épate. Elle a eu raison de ne pas décharger tous ses barillets... Là-bas...

L’iode de la mer se fait capiteuse. Elle est épuisée... Elle sent le vent s’engouffrer sous ses vêtements lacérés. Il ne rate aucune parcelle de sa chair, la fouillant et la mordant sadiquement. Elle lutte pour ne pas dormir. Elle additionne le total de ses créances. De toutes façons, elle ne remboursera rien. Elle est riche maintenant et les riches ne paient jamais, c’est d’ailleurs pour cela qu’ils sont riches.

Elle tend l’oreille. Mais jamais personne ne passe sur ce chemin de traverse. Excepté ceux qui se sont trompés de route et les âmes en peine. Si ce putain de sang voulait bien s’arrêter de couler ! Elle ne crèvera pas, elle ne leur donnera pas ce plaisir-là. Leur bonne conscience, ils peuvent se la bouffer jusqu’à la lie.

Il suffit juste qu’elle reprenne un peu de force. Recharger les batteries.
Et filer vers une autre ville, une autre chance...
Qui sait ?...

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