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« La mariée mise à nu » de Nikki Gemmell

lundi 28 mai 2007, par Séverine Capeille

« Personne ne connaît la vie secrète de qui que ce soit. »


C’est sur cet implacable constat que se construit le roman de Nikki Gemmell. Loin de se réduire aux tribulations sexuelles d’une femme insatisfaite, « La mariée mise à nu » nous entraîne au cœur de l’impossible connaissance de l’Autre, et peut-être de soi-même…

Il pourrait ne s’agir que d’une banale histoire de sexe. Un mari trop occupé, aveugle aux désirs de sa femme, soupçonné de relations extraconjugales avec la meilleure amie du couple, provoque l’irrémédiable quête de jouissance de la narratrice. Elle prend un amant complètement vierge qu’il lui faut éduquer, lui donnant des leçons une fois par semaine, toujours plus élaborées. Et puis elle entraîne des hommes dans les hôtels. Un, puis deux, puis trois… Et puis une femme aussi. Et puis elle vomit.

« La mariée mise à nu » parle de solitude. De celle qui accompagne la célibataire trentenaire dans les interminables nuits de ses anniversaires et de celle, plus épaisse encore, qui surgit du couple, en plein cœur du voyage de noces. La solitude qui emporte une femme trahie (du moins le croit-elle) dans un « vide béant » et qui la laisse, meurtrie, « étonnée de voir combien la haine peut nicher si près de l’amour, se lover autour insidieusement comme un chat ». La solitude, permanente, qui la projette vers les autres : le mari, qu’elle a épousé « parce qu’il a dit oui », l’amant, dont la rencontre s’imprime irrémédiablement dans son esprit. La solitude du désespoir conjugal et celle de l’orgasme vaginal.

La mariée, dont on ne connaît jamais le prénom, se livre à des confessions adultères, libertines, érotiques, impudiques, mais toujours dénuées de vulgarité. Elle détaille sa quête d’absolu, ses errances. Elle découvre que « le contraire de l’amour n’est pas la haine, c’est l’indifférence ». Elle se dévoile, balance entre le désir bestial et les aspirations sentimentales :

« Que les habits soient ôtés avec lenteur, en une exquise attente. Des murs froids et lisses contre lesquels on vous culbute. Le son produit tout contre votre oreille par le souffle d’un amant. Qu’il tire vos cheveux pendant qu’il est en vous. Qu’il dise tout haut votre nom juste avant de jouir. Entrer en contact, tous deux vibrants d’une palpitation sacrée. (…) un bout de poème sur une serviette en papier, des e-mails répugnants qu’on ne devrait jamais envoyer, des lettres d’amour griffonnées à la hâte sur un passe du métro, un vers écrit au rouge à lèvres sur votre dos, pendant que vous dormez, écrit à l’envers, pour être lu dans un miroir » (p.122)

Elle, c’est « vous ». L’énonciation à la deuxième personne du pluriel marque la singularité et la qualité du roman de Nikki Gemmell. La modernité narrative de ce vrai faux journal intime emporte la lectrice dans une identification subtile et efficace. Jusqu’à ce que la mariée disparaisse sans laisser de trace…

Car tandis qu’elle croit se découvrir, surprise « de revivre ainsi, si jeune, si délurée », elle se retrouve perdue, égarée, dévoyée. Face à ces désirs inconnus, la mariée est troublée. A vouloir « se sentir vivante », à multiplier les plaisirs et les prises de conscience où elle se découvre « dépouillée », elle devient écoeurée : « toutes les fois où ils n’ont pas rappelé. Toutes les histoires d’amour qui se sont délitées, sinistres, en baises d’une nuit. Toutes les fois où ils vous ont submergée. Epuisé votre énergie. Votre confiance. Posé un lapin. Laissée tomber. Voulu ensuite essayer une chinoise. » Ce qui devait la faire renaître la pousse à disparaître.

Evaporée avec l’enfant qu’elle a finalement voulu de son mari, il ne reste rien de cette femme énigmatique. Rien sauf son journal intime, trouvé sur un disque dur par sa mère qui ne se résout pas à la thèse du suicide. 138 leçons titrent les chapitres :

Leçon 32 : « Une fille égoïste a souvent l’air aigri »
Leçon 37 : « Le bonheur quotidien des hommes dépend presque entièrement des jeunes filles et des femmes »
Leçon 78 : « Quand une fille a le visage rose et sain nous savons que ses poumons fonctionnent parfaitement »
Leçon 126 : « Il faut enlever la poussière, pas seulement la déplacer »

Des préceptes de l’ère victorienne découverts par l’auteur dans un manifeste féministe anonyme du XVIIème siècle. Nikki Gemmell donne ainsi à ses propos une universalité qui parcourt l’espace (son roman est désormais traduit en quinze langues) et le temps. Elle rend hommage à celles qui, par le passé, ont eu le courage de se rebeller, et à celles, contemporaines, qui osent briser les tabous. Et la romancière sait à quel point c’est difficile, elle qui décide dans un premier temps de publier « La mariée mise à nu » anonymement, afin de pouvoir se débarrasser de sa pudeur. Jusqu’à ce qu’un journaliste la démasque.

Loin d’être réservé aux femmes, le roman de Nikki Gemmell est dédicacé aux hommes : « Pour mon mari. Pour chaque mari ». Mais que ces messieurs ne croient pas qu’ils pourront accéder aux secrets féminins à la lecture de ce livre, car bien sûr, « Personne ne connaît la vie secrète de qui que ce soit. »

La mariée mise à nu de Nikki Gemmell, traduit de l’anglais par Alfred Boudry Au Diable Vauvert, 364 p., 22 €.

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