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« Ombre monde », ou la force essentielle du lien

mercredi 3 septembre 2014, par Mireille Disdero

Le nouveau recueil poétique de Roselyne Sibille vient de sortir aux éditions Moires.
L’auteur nous y emporte à travers 90 poèmes qui, agrippant l’ombre et le silence, montent comme la sève vers la lumière et la floraison.

La découverte de ce livre n’est pas anodine, en parler non plus. Sa genèse, d’abord. Dans le texte de quatrième de couverture, l’auteur explique que son père a eu un accident vasculaire cérébral qui l’a laissé paralysé et aphasique pendant quatorze mois, jusqu’à sa mort en avril 2012. Durant le temps où elle l’a soigné, pendant qu’elle a vécu cette relation extraordinaire avec lui, par-delà les mots, elle a écrit Ombre monde. Dans ce livre de cendres, ses poèmes sont des témoins au fil des jours. Ce n’est pas un hasard si le poète argentin Roberto Juarroz, « La poésie est un sable… », « La lumière est le souvenir de l’ombre… » ouvre et referme le recueil. Par la lumière, l’ombre se projette sur le mur et par le silence, on accède au verbe, à l’essentiel au-delà des mots. Ombre monde nous « travaille », nous amène aux questions essentielles. Qu’est-ce que le lien ? Que devient-il quand il faut se passer des mots ? Et Que deviennent les mots perdus ?
Pendant les mois qui ont précédé la mort de son père, l’Homme-arbre, au fil des jours Roselyne Sibille a comblé l’absence par la poésie et la quête de l’indestructible dans tout lien. Comme un mineur de fond, elle a creusé la page et fouillé l’ombre pour en extraire des pépites de lumière. Il y a toujours deux rives à la lumière. Dans ses poèmes, son écriture n’est pas seulement belle, dans l’échancrure de la lumière. Elle est surtout proche du noyau, sans mot inutile ou redondant. Elle pratique parfois la rupture syntaxique : Déposer fissures… ruptures… fêlures ou, au contraire, reconstruit le texte en lui offrant un futur :

J’arracherai un bout de bâche
Pour te rendre un peu de ciel

Sur les murs je placarderai la lumière
Je rattraperai les chevaux que le vent t’a volés

Je ne demanderai les clés à personne

Je viderai la mer pour te donner un sol
Dans les flaques je repêcherai tes yeux

Je jetterai au loin la hache des jours

Le futur t’attend sous la marche
Pour te guider quand tu passeras

Parfois, ses poèmes osent la tendresse, la fragilité, Je frissonne et je cherche la main d’un enfant. Confrontés à l’invisible, De l’autre côté / Là où s’apaise la danse, ils reprennent un refrain lancinant, Il me faudra écrire. C’est bien ce que fait l’auteur. Quand les mots ne répondent pas, face au chaos et à sa démesure, on doit accepter de se passer de bouée, admettre l’après, accepter que éclate ce qui était.
Sur la photo qui referme le recueil, le père exprime une grande force vitale. Il possède la puissance d’un grand arbre mais… rien ne dure. Pourquoi ? Roselyne Sibille cherche si fort qu’on en vient, au fil du texte, à partir en quête à ses côtés, en toute fraternité. Le lecteur est impliqué et présent, dans Ombre monde. Il y est question de la condition humaine. Rares sont les poèmes où on se sent dans son élément. Pourtant, ici, c’est le cas. Pourquoi ? Parce que ce recueil pousse à comprendre ce qui lie les hommes, leur humanité. La force essentielle du lien traverse Ombre monde jusqu’au dernier mot lu, jusqu’à la photo finale où l’image remplace le texte et devient à son tour métaphore et poésie.
Enfin, ce beau recueil jamais ne larmoie. C’est un livre à lire et à relire, à emporter avec soi, à partager entre amis, poètes, à déclamer le soir ou sous un arbre, dans la solitude… Un recueil qu’on n’oublie pas. Les étoiles pétillaient / C’était une belle nuit pour mourir. Et : N’aie pas peur / Je me tiens avec toi… Car dans Ombre monde et dans la vie, ce qui nous lie profondément c’est le cœur. Rien n’est aussi fort.

Ombre monde, Roselyne Sibille
Éditions Moires 2014, collection Clotho (102 pages) 14 €
Lien FNAC : cliquez ici
Dans Recours au poème : cliquez ici
Editions MOIRES

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