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Les mécanismes déréglés dans la tête des gens

mardi 11 janvier 2011, par Marlène T.


J’ai lu ce poème, il me dit. De qui tu parles là-dedans, hein ? C’est quoi cette histoire ?
Je parle de rien, je lui réponds. C’est une histoire, justement. J’invente. Ça sort tout seul, de là-dedans. Je tapote sur ma tête pour lui montrer. Il lève les yeux au ciel. Y a des détails qui s’inventent pas, il fait. La bouteille, le secret, les regards. Tu veux me faire croire que t’as inventé tout ça ?
Je hoche la tête.
Et le type aussi ?
Oui, aussi.
Et les fleurs sauvages ?
Oui, tout, j’ai tout imaginé.
Et le terrain vague ? Qu’est-ce que ça vient foutre là, bordel ?

Je pourrais lui expliquer que c’est un peu comme ça que je vois la vie. On a tous nos parcelles de terrain vague. On n’y fait pas pousser grand-chose mais on a besoin de cet espace malgré tout. Je voudrais bien pouvoir le rassurer. Mais je sais pas rassurer, apaiser. Les paroles et les gestes tendres restent bloqués en dedans, sous mon écorce de statue froide.

J’ai trouvé ça poétique comme image, je lui dis.
Poétique, il répète. POETIQUE !?
Et je voudrais bien qu’il cesse de me crier dessus à cause de ce foutu poème. C’est rien que des mots qui sortent par les trous de mes nuits blanches.
Faut que t’arrêtes avec ça, il me dit.
Avec quoi ?
Faut que t’arrêtes de te déconnecter de la réalité comme ça. T’as une vie, merde ! Y a des gens qui ont besoin de toi. Qui s’inquiètent pour toi… il murmure.
J’y peux rien, je lui fais.
Et j’ai à nouveau les idées qui se barrent, je ne sais où.
À quoi tu penses, il demande ?
J’en sais rien. Ça défile trop vite !
Il lève les yeux au ciel. Faut te faire soigner, il me dit. Et moi, je me sens plutôt en forme. J’ai mal nulle part. J’ai pas de fièvre, ni rien. Mais évidemment, c’est pas de ça dont il parle. Il me dit que les choses tournent pas rond dans ma tête et qu’il en a vraiment assez. VRAIMENT !

Les psys, il paraît qu’ils réparent les mécanismes déréglés dans la tête des gens. Un peu comme les horlogers. Mais comment sait-on quand quelqu’un est en panne ?

Il en a vraiment assez. J’ai peur de le perdre. J’ai très peur, mais je sais pas comment m’y prendre pour recoller les morceaux. On dirait que chaque détail de ma vie est construit en sucre et me file entre les doigts dès que j’essaye de le saisir. J’ose pas bouger. Je vais tout briser.

Comment on sait quand quelqu’un est en panne ? je lui demande.
Pleure pas… il fait.
Et il me prend dans ses bras.
Est-ce que c’est ça l’amour ? Ce désir impérieux de colmater les brèches. De ne pas simplement chercher à fuir le navire à la première petite entrée d’eau ?

Je vais aller consulter, je lui dis.
J’aime bien ce mot. Consulter. Ça me fait penser à des oracles, au marc de café qui fait des arabesques au fond d’une tasse, aux entrailles fumantes d’un poulet éventré. Thérapie, c’est moins joli. Ça donne l’impression qu’il y a des choses à guérir. Que la folie est une maladie.

Je suis pas malade. Juste un peu déréglée. Je vais aller voir un horloger de la pensée.
Je lui demanderai si ma tête va recommencer à tourner rond, avec des idées propres dedans, comme le tambour d’une machine à laver…

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