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Le bus jaune

dimanche 2 septembre 2007, par Marlène T.

Ce soir là, un bus jaune a débarqué dans le couchant rouge et pourpre. Toutes ces couleurs d’un seul coup après des années de gris et de noir dans ma vie, ça ne pouvait vouloir dire qu’une chose : Mon jour de chance était enfin arrivé !

Je souriais intérieurement pendant que le type à la queue de cheval remplissait son réservoir. Sûr qu’ils n’avaient pas des gueules de touristes les passagers de ce drôle d’engin ! J’ai choisi de croire qu’ils n’étaient pas méchants.

Je suis retournée dans la boutique. Quand il a eu fini son plein, le chauffeur m’y a rejoint, escorté d’un beau gosse en veste beige et d’un grand type aux yeux clairs. Une petite boulotte avec un drôle de chapeau les suivait en trottinant.

J’attendais docilement derrière ma caisse. Juste un sourire. Tout en sobriété.

- On va vous prendre aussi quelques sandwichs la miss !

J’ai hoché la tête. Le beau gosse m’a lancé un regard-sourire. Ca faisait des siècles que je n’en avais pas vu un pareil. L’autre, le grand type, j’ai tout de suite deviné que c’était pas sa bite ni son couteau qu’il cachait dans sa poche ! Je me suis surprise à rêver de braquage, de danger, d’aventure, d’un canon collé sur ma tempe, et d’un baiser brûlant. Bref, d’un truc qui m’éloigne enfin d’ici.

Mais visiblement, mes visiteurs du soir n’étaient pas là pour ça…

Derrière, dans son bureau, le boss était sûrement occupé à trafiquer ses comptes ou à mater une vidéo. Est-ce qu’il aurait l’idée de regarder les écrans de contrôle ?

Une punkette a déboulé en courant, un casque sur les oreilles, une main plaquée sur l’entrejambe. Je lui ai pointé du doigt la porte des toilettes.

- C’est propre ? elle a braillé, sûrement à cause de la musique qu’elle écoutait.

J’ai fait oui de la tête. C’est moi qui les récure ces saloperies de chiottes, je sais de quoi je parle !

Les trois types sont revenus vers la caisse les bras chargés. Ils ont tout laissé tomber en vrac sur le comptoir. Je commençais à taper les prix quand une petite vieille à l’air ronchon est arrivée.

- Et les chips ? Z’avez pensé aux chips ? Moi si j’ai pas mes…

- Ouais, on y a pensé m’man ! L’a coupé le chauffeur.

Elle lui a collé une mandale.

- M’appelle pas comme ça quand y’a du monde !

Elle l’a poussé dehors. J’ai retenu mon envie de rire. J’ai croisé le regard du type à la veste beige. Ses yeux brillaient. Son sourire aussi. Il s’est penché vers moi. Un frisson m’est remonté le long du dos, comme un lézard givré, ses griffes plantées dans ma peau.

- Embrasse moi ! J’ai pensé.

- Je sais pas si on va avoir assez pour payer tout ça… Il a murmuré.

J’ai ravalé ma salive, giflée par la réalité.

- Je vais vous indiquer le total dans une seconde…

Derrière lui, le grand type tripotait son flingue dans sa poche. La punkette est sortie des toilettes en dansant. Elle m’a jeté un clin d’œil avant de repartir vers le bus. Je l’avais vu piquer des chewing-gums. J’ai rien dit. J’ai pensé au boss. Pourvu qu’il ne regarde pas ces foutus écrans de contrôle. La femme au chapeau tournait encore dans la boutique, l’air de chercher quelque chose.

- Ca vous fera soixante-douze quatre-vingt !

- Pardon ?

- Soixante-douze euros quatre-vingt. J’ai répété timidement.

Ils me regardaient, perplexes.

- C’est cher, je sais. Mais c’est parce que…

J’allais commencer à justifier des prix dont je n’étais pas responsable quand j’ai vu le grand type qui commençait à sortir son flingue. Je lui ai fait signe que non en lui indiquant les caméras de surveillance d’un coup de menton. De toute façon, qu’ils payent ou pas, ça m’était égal !

- On va s’arranger ! J’ai dit. Vous avez combien ?

- Dans les trente euros…

- Très bien, ça ira !

Il a plongé ses yeux dans les miens. Bleu nuancé de surprise et gratitude. Son sourire est monté lentement sur ses lèvres. Je l’ai photographié du regard. Capturé cet instant dans la camera obscura de ma mémoire.

- On décolle ! a dit le grand type en le poussant du coude. Ils ont pris les sacs.

Le ciel était déjà devenu presque noir. Je les ai regardé s’éloigner. La petite boulotte trottinait de nouveau derrière les deux types en tenant son chapeau. A cet instant, un éclair de lucidité - ou de folie - m’a poignardé l’esprit. J’en pouvais plus de cette vie ! J’ai filé vers le bureau du boss. Quatre-vingt deux treize, c’est le code pour y entrer. Il s’est même pas retourné. J’ai assommé ce vieux porc avec le porte-parapluies, désactivé le système de vidéo surveillance et récupéré la bande. Tout ça n’a pris qu’une poignée de secondes. Je suis ressortie, j’ai attrapé mon manteau, empoché le contenu de la caisse et couru après le bus jaune qui s’éloignait en crachotant une épaisse fumée blanche. Les freins ont couiné de douleur. L’engin s’est immobilisé. La porte a coulissé : Gon lon gon lon gon lon.

- Monte ! a dit le chauffeur. Moi c’est Julius. Et toi ?

- Malou.

- Fallait qu’on tombe sur une cinglée… a grommelé le grand type au flingue sans même me regarder.

- Ta gueule Jorge ! a coupé le beau gosse.

Il m’a offert un nouveau sourire… Un du genre qui sent l’espoir et l’aventure. Je pouvais décemment pas laisser s’enfuir une chance pareille ! J’ai sauté à pieds joints dans la flaque arc-en-ciel que cette fin de journée m’offrait. Je savais même pas où j’allais…

- Madrid, ça te tente la miss ? a demandé Julius

- N’importe où loin d’ici…

Ma réponse a eu l’air de lui plaire. Il a redémarré. Je suis allée m’asseoir. La petite boulotte avec son drôle de chapeau a appelé Jorge en faisant sa coquette.

- Marguerite, ma chérie, tu croyais pas que toi et moi c’était pour la vie quand même ?

Il s’est marré comme une mouette puis s’est assis à côté de la punkette. Je me suis demandée si c’était son flingue qui le rendait con ou si c’était naturel.

La fille devant moi s’est retournée. Elle avait les yeux ciel triste.

- Je m’appelle Nina. Je suis au courant de rien. Je suis là par erreur. Enfin, disons, par hasard…

Ca devait la rassurer que quelqu’un d’autre débarque dans ce bus sans raison.

- On n’est jamais nulle part par hasard ! j’ai dit.

Elle m’a souri. Elle est restée assise en travers, le dos contre la vitre. Elle a fermé les yeux. On approchait de Valence par Malissard. Julius a repiqué sur la N7. J’ai pensé qu’il filait vers l’autoroute. Vers Madrid quoi. Mais il a pris la sortie 30. Enfilade de ronds-points. Avenue de Provence.

- Qu’est-ce que tu fous Julius ? Où on va là ? a bramé un jeune gars avec les cheveux en bataille.

- De quoi je me mêle ?

- Toufik a raison, on a le droit de savoir ! a argumenté la fille aux dreadlocks.

Un silence a suivi. La vieille regardait son rejeton. Manifestement elle n’avait pas l’intention de parler à sa place.

Julius a fini par dire :

- Je dois passer prendre quelqu’un. Sans lui, c’est même pas la peine d’aller à Madrid, le plan tombe à l’eau…

Personne n’a moufté. Nina m’a jeté un coup d’œil inquiet. Dans ma tête une bestiole rampante plantait ses pattes en forme de question dans mon esprit : c’est quoi ce plan, putain ? dans quelle merde je suis encore allée me fourrer ?

On a bifurqué sur la gauche au feu. L’épervière. Camping.

- On va planter la tente ? a plaisanté Jorge.

Pas de réponse. Il a tourné à droite après le pont. J’apercevais le Rhône pas loin. Son eau noire brillait sous les lampadaires. Les cordages cliquetaient contre les mats de bateaux endormis. Julius a coupé le contact sur le parking de la capitainerie. C’était désert. J’avais un nœud dans l’estomac.

- J’en ai pas pour longtemps !

Il est descendu. On l’a vite perdu de vu dans la nuit éclairée d’orange. Il est passé derrière le bâtiment et puis plus rien. Le silence était pesant. Nos regards fuyants. Les minutes à rallonge. La vieille s’est raclée la gorge.

- Il fait froid ! qu’elle a dit, pour meubler.

Heureusement, on a entendu Julius revenir assez rapidement. Il beuglait comme un porc.

- Bordel de merde ! Comme si on avait besoin de ça ! Il s’est demandé combien de kilomètres ça ajoutait à notre itinéraire, hein ? Et ce bus de shit qui va finir par nous lâcher...

- Qu’est-ce qui se passe ? a demandé la vieille.

- Faut qu’on fasse un détour pour récupérer José.

- Je t’ai toujours dit que c’était un emmerdeur celui-là !

- Mais m’man…

- M’appelle pas comme ça je t’ai dit !

- Ayeeeeuuuu !

- Et où est-ce qu’on doit aller le dénicher ton José ?

- Dans les Landes.

- Quoi ???

- On a pas le choix, c’est lui qui a le matos m’man.

La vieille lui a allongé une deuxième mandale en le traitant de crétin. Nous derrière, on se tenait les côtes et on riait en silence. La tension était retombée. Evidement, cette histoire de détour imprévu dans un bus en demi ruine, c’était pas un plan croisière avec la Fram, mais après tout, ça ferait voir du paysage !

- On mange ?! a suggéré Toufik.

Il a fait l’unanimité. On a partagé les sandwiches aromatisés au plastique. Les bouteilles et le joint de la punkette ont tourné. Les discussions s’assaisonnaient de rires. J’avais la tête qui tournait. J’avais froid aussi. Mais j’étais bien. J’ai fini par m’endormir. Plus tard des bruits de dispute m’ont réveillée. Ca gueulait pour savoir si on prendrait l’autoroute ou pas. Personnellement, je m’en moquais. Du moment que je quittais mon bled, ma vie, mon passé…

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